L’amour, c’est louche

Les bêtes ne louchent pas. Pas de coquetterie dans l’œil de la vache qui arrache au pré le trèfle de son jeu de cartes végétales. Dans sa lettre à Chanut du 6 juin 1647,  Descartes explique sa passion pour les femmes louches en raison de l’attirance qu’il éprouva, enfant, pour une fille de son âge aux yeux égarés. Aussi, dit-il, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu’un, sans connaître la cause de l’inclination qui nous porte vers lui, la raison en est qu’il y a quelque chose, en lui, qui ressemble à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant. L’amour est toujours louche, qui s’amuse à la répétition, aussi longtemps que la cause de l’émoi infantile n’a pas été éclaircie. Quel petit garçon, à l’œil perdu, toucha, à ce point, Simone de Beauvoir pour qu’elle retrouve dans le regard oblique de Sartre le trouble qui l’avait saisie dans la ferveur amoureuse de ses jeunes années ?

Publicités

Un monde sans fard

Le monde s’éclaire sans phare. En 1302, un tremblement de terre abat dans la mer le phare d’Alexandrie, cette sentinelle cyclopéenne dont l’œil pivotant pouvait fouiller les ténèbres océanes dans un rayon de soixante kilomètres. La même année, le théologien Duns Scot écrivit qu’il ne fallait pas chercher la raison de ce qui était sans raison. Plus tard, sur sa canonnière glissant sur la Vistule, le soldat Wittgenstein, dirigera sur les berges des lignes ennemies le faisceau du projecteur dont il a la charge. Le halo de lumière qui troue la nuit n’éclaire nulle profondeur. Ce philosophe guerrier qui, avec son Tractatus voudra aussi éclairer les méandres du langage, pense à fonds perdu quand le monde, tremblante incertitude, vogue dans les plis de sa langue et échoue à se dire. Pas un son dans le cosmos, sinon dans la forge de l’oreille, le battement sourd de petits osselets, un peu marteaux sur les bords. Le monde est indifférent. Le mot, pourtant, appelle le monde à la proposition du sens, mais le monde, nul mot ne peut exprimer qu’il soit. Il se montre sans raison, et c’est clair, sans fard.

Matrice céleste

Quiétude profane des êtres qui n’ont pas été portés par un ventre, oiseaux dans la voltige, traçant des traits sur la matrice céleste, points ironiques sur la muqueuse légère et infinie du cosmos. Emoi du non-moi, de la solitude première, temps éphémère de la primitive enfance, toute au silence de l’indistinction de soi et de l’autre. Rainer Maria Rilke dit de l’oiseau qu’il a connu le nid comme une sorte de corps maternel extérieur que prolonge alors le vaste ciel dans lequel il virevolte avec une assurance sans bornes : comment, avec ces ailes qui battent au tempo égal et calme du souffle, ne pas avoir confiance dans une mère étendue aux confins de l’espace?

Profession de foi à l’encan

Passer d’une théologie du Salut à l’athéologie du désêtre, quitter l’Eglise pour la chapelle freudienne, glisser du bénitier à la marmite du signifiant, vomir les arrière-mondes bibliques pour l’enfer de l’Inconscient, décrocher du Golgotha pour mieux se crucifier à la potence du  Symbolique, rétif au péché mais relaps au lapsus, mettre sa foi dans le Verbe, puis un verbe après l’autre, croire à l’écoute religieuse de la parole et à la trinité du noeud borroméen… Diable! Quelle conversion! Quelle céleste ascension! Quelle sacrée désaliénation!

Embarrassez-vous

L’embarras des corps, décor de l’empêchement.

Jouissance entravée de l’empêché qui bute contre quelque obstacle.

Le bagnard à son boulet, le handicapé à son fauteuil, le renard, le col pris aux mâchoires du piège.

Dans « Inhibition, symptôme et angoisse », Freud fait le tour des catégories d’empêchement: le mouvement, la nourriture, le travail, le sexe.

Ce sont, dit-il, les actions les plus investies par la libido qui sont susceptibles d’empêchement:

« Lorsque le piano, l’écriture et même la marche sont soumis à des inhibitions névrotiques, l’analyse nous en montre la raison dans une érotisation excessive des organes impliqués dans ces fonctions, les doigts et les pieds.

Nous avons très généralement acquis l’idée que la fonction moïque d’un organe est endommagée quand son érogénéité, sa signification sexuelle augmente…

Lorsque l’écriture, qui consiste à faire couler, d’un tube, du liquide sur un morceau de papier blanc, a pris la signification symbolique du coït, ou lorsque la marche est devenue le substitut symbolique du piétinement sur le corps de la terre mère, alors l’écriture et la marche sont toutes deux délaissées parce que c’est comme si l’on exécutait l’action sexuelle interdite.

Le moi renonce à ces fonctions qui lui incombent pour ne pas avoir à procéder à un nouveau refoulement, pour esquiver un conflit avec le Ca. »

Quand marcher, c’est piétiner le corps de la mère, alors on lève le pied !

Marche impossible, quand ça marche trop avec la mère.

Le moi a des comptes à rendre aux exigences pulsionnelles du Ca .

L’empêchement, signal d’une montée de jouissance, fascinante et indésirable, à laquelle on ne donne pas droit.

Le pianiste, sur son clavier, soudain bute et botte en touche : trop d’agitation des doigts, main trop leste, qui court, aveugle, sur une autre partition, celle de l’interdit infantile de la masturbation.

Manus turbare : troubler avec la main. « La petite musique de nuit » capote sous les doigts du pianiste quand l’âme qui s’élève avec Mozart rencontre, sous le drap, la jouissance de la main interdite.

Passer, dans l’embarras, de la virtuosité à l’impuissance : fausse note pour le pianiste, coups de cymbales tonitruants dans la fosse d’orchestre du Ca !

Quand Ca turbine trop dans la soute, ça bronche sur le clavier.

Etre en péché.

Après avoir mangé du fruit défendu , Adam et Eve sont dans l’embarras de la faute :

« Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes. »

Le Ca se cache sous des feuilles: l’écriture peut commencer. Sublimation de la pulsion sexuelle, dira le Viennois, détournement de la satisfaction, quant à son but.

Sous l’Eden, désormais fermé, la plage ouverte de l’écriture.

Quand l’empêchement suscite le désir, et l’obstacle , la rage de son dépassement.

Les haies sont, au coureur, son empêchement, et le ressort de son désir.

Sauts d’obstacle, dit-on, qui élèvent le cavalier à hauteur de son rêve, soit, cheval compris, les trompettes de la renommée.

C’est Kafka et son « Artiste du jeûne », cet homme enfermé dans sa cage à barreaux, assis sur la paille, telle une bête de cirque, livré aux regards et aux moqueries des spectateurs qui passaient devant lui pour aller visiter la ménagerie. Un homme qui pouvait jeûner quarante jours et plus, un artiste du jeûne.

Un jour, on finit par l’oublier, sur sa paille.

Comment le double obstacle de l’enfermement et de l’anorexie pouvait, chez cet homme, exacerber son désir en quête d’un objet qui pourrait véritablement le nourrir, le satisfaire…

«  Je n’ai pas su trouver l’aliment qui soit à mon goût. Si je l’avais trouvé, je n’aurais pas fait d’histoires, crois moi et je me serais rempli la panse, comme toi et tous les autres . »

Et l’amour, comment l’amour est-il possible sans obstacles ?

Dans l’amour courtois, la barrière fait de la Dame un objet inaccessible et la satisfaction impossible, faisant, du coup, monter la valeur d’affect de l’amour qui devient , à lui seul, l’objet de l’amour !

L’obstacle, l’empêchement, l’entrave qui fait de l’Amour l’objet de tout désir, courant tendre qui repose sur le frein imposé au courant sensuel.

Moteur en bas régime des pulsions, inhibées quant au but.

La Dame idéalisée dame le pion au quidam, la femme du tout venant, celle dont on attache les mains au montant du lit, et ainsi livrée dans l’entrave à l’amant, jouit d’être à sa merci, gain narcissique, pour elle, d’être réduite à l’état d’objet, esclave consentant à l’emprise.

Et le mélancolique, recroquevillé sur son moi endeuillé, que toute idée même d’un agir rebute, sauf, peut-être celui d’aller, à Paris, se pendre à une grille de la rue de la Vieille- Lanterne, soleil noir qui jette sur le visage de Gérard de Nerval les derniers feux de la désolation.

L’obstacle, de ci, de là, met une entrave au désir qui se fraye pourtant, dans les liens, un chemin tortueux de satisfaction, fût-il de douleur.

Mais l’angoisse, elle, n’ a pas cette liberté de mouvement, l’angoisse, dit Freud, qui se détache du fleuve des affects et mène sa vie, autonome, contraignant celui qu’elle occupe à temps complet à une surveillance de tous les instants car elle peut, sans crier gare, surgir à tout moment, jetant la panique à bord du frêle esquif du moi, coincé entre ses exigences pulsionnelles et les interdits de sa conscience morale.

Reste le symptôme, celui, qui en majesté, institue l’empêchement, le pérennise pour une très longue carrière de névrosé.

Toc, toc, on frappe alors à la porte de l’obsédé qui l’ouvre , grande, au représentant de commerce des pulsions anales.

L’abeille, la souris et le serpent se glissent, à demeure, chez le petit peureux, bestioles toujours à portée de main pour tenir l’angoisse à distance.

Et l’hystérique, sous la plainte, trouve son maître qu’elle se chargera bientôt de faire chuter de son piédestal dans un grand renfort de fureur et d’indignation.

Décor de l’empêchement, de l’embarras des corps, trois modulations du désir en son étrangeté, ses  impasses et ses ruses.