Echo-taxe

Qui n’est pas regardé, enfant, par un désir particulier le concernant, doit alors, pour se constituer aux yeux des autres, aller se faire voir comme déchet.

Va te faire voir !

Ce qui vaut pour le regard vaut aussi pour la voix.

Echo en est la triste illustration.

La nymphe, sentinelle complice des amours de Zeus, retenait, par un bavardage incessant, la Déesse Héra, lancée à la poursuite de son époux volage. Ayant fini par découvrir le stratagème, cette dernière punit Echo, la nymphe à la langue trompeuse, en limitant sa parole au seul redoublement des derniers sons entendus…

Echo n’aura plus l’initiative de la parole, soit ce qui la constitue comme sujet.

Elle sera désormais l’otage de la parole des autres, condamnée , comme le dit Ovide,  « à entendre des sons auxquels elle renvoyait ses mots. »

Tombée éperdument amoureuse de Narcisse, Echo s’enflamma des mots du fils de Liriopé et de Céphyse, prenant pour un désir à son égard ce qui n’était, pour lui, qu’une demande d’orientation dans la forêt :

-« N’y a-t-il pas ici quelqu’un ? »

-« Si quelqu’un ! »

-« Réunissons- nous »

-« Unissons-nous ! »

Dialogue de sourds où chacun croit répondre aux paroles de l’autre alors qu’il ne fait que renforcer un mal-entendu fondamental.

Narcisse croit recevoir un message qui vient d’un autre alors qu’il en est lui-même la source. Quant à Echo, c’est, sous une forme inversée, le message même de Narcisse qu’elle lui renvoie !

-« Je mourrai avant que tu ne disposes de moi! »

– » Dispose de moi! »

Ne pouvant se faire entendre de Narcisse, épris de sa seule image, Echo alors s’étiole, devient un déchet minéral et meurt, pierre écho-centrique, ne laissant d’elle, à l’infini, que la répétition des mots des autres.

Quand tu n’as pas été regardé, alors vas te faire voir !

Quand tu n’as pas été entendu, alors paie, et vas-y de ton écot au pavillon viennois ! 

 

 

 

 

 

 

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La mort, un jeu d’enfant

Jeter en l’air les osselets et les rattraper avant qu’ils ne retombent au sol : enfant, s’exercer déjà à l’apprentissage de la mort et, folâtre voltige, la balayer bruyamment de la main dans la dispersion rieuse de petites vertèbres d’emprunt.

Le récital sceptique

Pour obtenir les données topographiques qu’il recherche, le géomètre a une confiance absolue dans ses instruments de mesure.

Ce n’est pas lui qui les confectionne, on les lui donne et il tient alors pour vrais les résultats obtenus par les rayons laser, les prismes et les mires.

Sans le recours à l’orthopédie de l’optique industrielle, totale incertitude du géomètre devant le terrain nu.

Quelle topométrie établir, en effet, à partir du seul comptage des pas, de l’approximation du vol d’oiseau, de l’acuité du regard, fût-il celui d’un aigle ?

Le géomètre a besoin de l’instrument de mesure, auquel il accorde la plénitude de sa foi, pour se mesurer avec le réel.

Pour qu’un récital sceptique puisse avoir lieu, le philosophe américain, S.Cavell, pose deux conditions : utiliser, comme pour le géomètre, des critères de vérité non établis par l’exécutant lui-même- l’appareil de mesure est fourni- et constater que certains critères objectifs peuvent être absents, obscurs, voire insatisfaisants sur l’objet observé.

Pour filer la métaphore musicale: les instruments de musique ne doivent pas être fabriqués par l’interprète et la partition peut être incomplète, illisible, voire falsifiée…

Ou, plus directement et en clair, cette fois : le langage , chez l’être humain, n’appartient pas à qui l’utilise- l’appareil et le mode d’emploi sont fournis à la naissance- et le réel, par quelque défaut de conception, résiste toujours à toute mesure définitive d’interprétation.

Les résultats sont toujours décevants pour qui s’en remet à la fiabilité supposée de l’appareil d’analyse, foncièrement, précaire .

Toute langue bégaie à vouloir dire le monde qui, par définition, la comprend dans son orbe: vouloir éclairer l’ensemble à partir d’un élément de cet ensemble, c’est, pour sa conduite, donner à l’aveugle un chien qui, les yeux masqués, le guide.

Le  sceptique, voulant mettre en doute la réalité du monde extérieur, peut alors commencer son récital :

– Il y a une chaise ici

– Comment sais-tu qu’elle y est et qu’il s’agit d’une chaise?

– Je la vois.

-La vois-tu entièrement ?

-Non

– Tu ne peux donc prétendre, hors de tout doute, qu’elle s’y trouve et qu’il s’agit bien d’une chaise.

Nous ne voyons pas les objets matériels en entier.

Voici, dit S.Cavell, une enveloppe  sur cette supposée chaise: l’arrière, l’intérieur ou le dessous de cette enveloppe restent cachés à l’observateur.

Il se peut alors que ce ne soit pas réellement une enveloppe.

C’est un objet-lune : une partie de l’objet est constamment cachée…

Impossibilité de voir entièrement l’objet et donc aucune possibilité de certitude le concernant: l’imagination et la projection de connaissances feront le reste pour construire la définition totale de l’objet.

Si la connaissance échoue dans cette situation, alors elle échouera partout et en tout temps: une hésitation sur l’enveloppe et voilà l’univers qui s’emballe dans les affres de l’incertitude !

Toutefois, une personne qui demanderait si on voit entièrement l’enveloppe ou si on la voit réellement, ne sèmerait pas le germe du doute autour d’elle : on conclurait simplement, la concernant, à un dérangement mental !

Il faut être timbré pour douter de la réalité de l’enveloppe…

Le récital sceptique ne pourrait se terminer que par un conseil pratique -fais le tour de l’enveloppe, regarde sous la table !- et non par un scepticisme généralisé !

Dans la vie de tous les jours, on ne peut être certain de tout mais on ne peut douter de tout non plus…

Que se passerait-il, demande Wittgenstein, si on commençait à douter de son propre nom ?

Le nom propre est-il un objet-lune ?

Pas de face cachée sur la pleine lune du sujet, pas de nuage pour oblitérer le rayonnement de la certitude identitaire.

Certains, pourtant, se prennent pour Napoléon qui n’ont, pour bicorne, que le couvre-chef d’ une identité d’emprunt.

Bien difficile de prétendre qu’une chaise n’est pas une chaise sauf à  tomber sur le cul quand un farceur, peu charitable,  la dérobe à votre assise: l’os fêlé alors fait loi!

C’est différent pour le scepticisme appliqué à autrui: on doit, dans les états émotifs, croire ce que l’autre nous dit ressentir car il est impossible de vérifier la véracité d’une affirmation subjective.

Pas d’appareil de mesure fiable pour estimer le degré de la souffrance: on doit, encore, à l’hôpital, compter sur les cinq doigts de la main, pour évaluer l’intensité de la douleur !

Pas de critères objectifs, de partition trouée ou falsifiée : on n’a affaire qu’à la petite musique du sujet.

L’enveloppe du sujet, qu’on la retourne sous toutes ses faces, reste une énigme: objet-lune à jamais dans le firmament des fixes.

A la fin de la représentation, le soliste du récital sceptique bute sur les chaises, touche son enveloppe mais reste perplexe sur la qualité des applaudissements: trop, pas assez, sincères….

Etre en vie

Deux petites histoires…pour faire envie !

La première:

On raconte, au Liban, l’histoire de deux condamnés à mort auxquels l’officier, chargé de l’exécution, demande quel est leur dernier souhait avant de mourir .

Le premier répond : « Serrer ma mère une dernière fois dans mes bras ! »

Et le deuxième :« Empêchez-le de serrer sa mère dans ses bras ! » 

Seconde légende:

C’est l’histoire d’un bon Génie qui, s’adressant à un homme ayant beaucoup souffert dans sa vie, lui promet de réaliser tous ses désirs ! Une seule restriction à cette promesse : son voisin recevra le double de ce qu’il lui aura donné.

Alors l’homme de s’écrier : « Crève moi un œil ! »

Invidia, l’envie. In-videre, regarder contre, avec hostilité, d’un mauvais œil.

St. Augustin , dans les Confessions :

« Cet enfant qui ne parle pas et qui regarde, d’un œil pâle et amer, son frère de lait appendu au sein de sa mère . »

Ce n’est pas le sein qu’il désire. Ce qui le rend malade, c’est la satisfaction prise par son frère et dont il se sent exclu.

Dans Envie et Gratitude, Mélanie Klein :

« Le sentiment de colère éprouvé par un individu quand il craint qu’un autre ne possède quelque chose de désirable et en jouisse : l’impulsion envieuse tend à s’emparer de cet objet et à le détruire… »

Ne pouvant posséder un objet dont on se sent privé, alors il faut le détruire.

Plutôt jouir de ne pas serrer sa mère dans ses bras, avant d’être exécuté, si on a l’assurance que le compagnon d’infortune, promis au même sort, sera, lui aussi, privé de ce dernier réconfort !

Plutôt être borgne si on est certain que le second élu du bon Génie se verra gratifié de la double peine : deux yeux  crevés pour le prix d’un !

Prolongeant cette anecdote oculaire, la note, maintenant ironique, du Littré, à propos de l’envie :

« Regarder d’un œil d’envie le bonheur d’autrui. »

Dans la jalousie, à cause du rival, il y a menace de perte réelle : perte de ce qu’on a.

Alors que la simple présence d’autrui, et ce qu’il a, peut susciter l’envie

La Rochefoucauld l’a bien vu :

« La jalousie est, en une manière, juste et raisonnable puisqu’elle ne tend qu’à conserver un bien qui nous appartient ; au lieu que l’envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres. »

On pourra dire facilement : je suis jaloux mais pas je suis envieux.

Etre en vieux, regard amer sur la jeunesse perdue.

Dans l’imaginaire de la représentation, la femme est envie : spectre féminin de l’envie, horriblement maigre, la tête ceinte de couleuvres, les yeux louches et enfoncés, le teint livide, des serpents dans les mains et un autre qui lui ronge le coeur : à ses côtés, une hydre à sept têtes !

L’envie est bestiale, la jalousie reste humaine .

Etre en vie sans être envie, douceur du regard sur les choses et les êtres.