Virgile et Raphaël à la Broch

« Roulé dans les éboulis du rivage ténébreux de l’oubli, roulé vers le néant sans issue », voilà, c’est du Hermann Broch dans le feu-la descente , deuxième partie de « La mort de Virgile » et c’est ainsi pendant une centaine de pages, marée sans cesse reprise du ressassement et de la répétition, lui, Virgile, sans amour, dès l’origine, incapable de se faire précéder d’une mémoire aimante, lui, que nul souvenir ne guidait .

Dans La Notte d’Antonioni, traversant, avec Jeanne Moreau, les jardins d’une villa bourgeoise pour une réception nocturne d’anniversaire, Marcello Mastroianni aperçoit, abandonné par terre, un livre : « Tiens , dit-il,
quelqu’un, ici, lit Les Somnambules ! » Hermann Broch, encore, comme un météore dans le désert des riches : les somnambules, à l’image des silhouettes de ces convives errants, seuls et désolés, en quête d’une improbable rencontre, qui mettrait fin à la solitude qu’ils traînent, entre les arbres , incapables de se faire précéder d’une mémoire aimante. « La mort de Virgile », c’est une logorrhée lyrique, un évidement sans fin, et je suis dans cette houle verbale comme un fétu, transporté sans cesse, jeté, entre les pages, porté par les vagues de ce poète mourant qui n’en finit pas de s’éteindre et qui veut brûler l’Enéide, emporter avec lui, dans les cendres, l’oeuvre de sa vie.

Sans cesse, je suis poussé à refermer ce livre impossible tant le roulis de cette monstruosité verbale me chavire, moi, rat d’eau, à grignoter, derrière les noires parois cristallines de l’universel mutisme, une image au comble du délaissement , ce moi qu’Hermann Broch qualifie de centre mort, enserré, encerclé en lui-même, comprimé, étouffé par cette tristesse universelle et sans limites de l’existence encore subsistante, ce moi, annulé, aspiré et écrasé par l’immensité, ce moi, point sonore des sphères les plus éloignées d’où résonne le ricanement vide de la vacuité : oh ! Où y avait-il encore un salut?  Où étaient les dieux !

Tout en avançant, la nuit, dans « La mort de Virgile », j’ai la garde, le jour, de mon petit-fils Raphaël, âgé d’un an. L’un, Virgile, est dans une agonie de papier, l’autre, le petit enfant, est dans la véhémence de la vie, roulé dans les sables du rivage lumineux d’une existence de l’éclat, dans le triomphe du rire et de la joie, dans l’incandescence de la vie pour la vie.

Est né, ce petit héros d’une Enéide de peluches, de victoires sur les ombres, de descente aux doux Enfers des bisous et des câlins, d’une épopée de la tendresse désarmée.

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