La fente de timidité

Certains arbres, comme le chêne vert ou le pin parasol, par exemple, maintiennent, entre leurs branches maîtresses ou même  entre leurs racines, une certaine distance qu’on désigne, en botanique, sous le nom de fente de timidité: pas question , entre ces arbres, de se mêler les rameaux ou les radicelles!

Cette réserve, cette pudeur sylvestre, serait observée afin de laisser passer plus de lumière, geste favorable au développement de l’humus, ou bien encore, pour se prémunir des risques de mycose, maladie toujours possible, en raison du voisinage d’une végétation contaminée.

Qu’entre les deux sexes soudain se glisse une fente de timidité et , parasol en berne, l’espèce humaine serait bientôt sur le flanc, anéantie, en son taillis, par l’impossible rapprochement de ses membres aux abois.

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Plat du jour

Le cambouiboui de l’existence, voilà.

Ecrire

Ecrire laisse une trace d’un sujet d’encre.

Ecrire pour penser et non l’inverse : c’est en écrivant que, parfois, les mots charriant les mots, de la pensée tombe dans la bousculade.

Il est juste alors de parler d’une pensée ramassée : il suffit de prendre soin de la phrase, sa civière verbale. 

Soigner sa phrase comme on soigne un blessé avec la même attention, la même délicatesse, car, si la vie est fragile, les mots qui la disent, au plus près de la blessure, le sont tout autant.

Il est juste d’écrire au plus juste de sa plaie même si le soin qu’on y apporte n’assure en rien d’un quelconque rétablissement.

Qu’y aurait-il d’ailleurs à rétablir si la santé est le silence des organes ? Le métier de vivre, comme le dit si  justement Pavese, ne s’exerce pas sur l’établi mais dans les conditions chancelantes et incertaines de l’exercice du vivant.

Les gens en bonne santé n’écrivent pas, tout comme le médecin met à distance sa souffrance, lui qui, l’oreille collée sur la poitrine de son patient, s’épargne, sourd aux sifflements de sa propre détresse, la douleur de vivre en la traquant chez le malade qu’il ausculte. 

Quand l’espoir d’être lu s’éloigne toujours plus, écrire ne rime à rien sinon à s’expliquer à soi-même les impasses dans lesquelles on s’est enfermé et dont on espère qu’un trait d’écriture va, comme on le dit d’un mot d’esprit, procurer, par surprise, au fidèle de la lettre, une forme de jouissance dont il serait bien embarrassé de définir la nature.

A l’horizon, le lecteur attendu : cet autre enfin, qui saurait le lire et  l’entendrait, sans qu’il ait besoin de s’expliquer sur le sens du propos, le choix de l’image, l’usage de la ponctuation, la longueur ou la brièveté de la phrase, son rythme et sa musicalité.

Cet autre qui, d’emblée, serait sensible à sa petite musique, à son style, soit son être de poinçon, le stilus romain qui grave la lettre dans les tablettes de cire, arête vive d’un acier auquel on ne demande pas de rendre compte de sa composition.

Très certainement, écrire s’adresse à un visage singulier, ce masque figé des lèvres muettes de la mère, quand l’enfant, dans son désir de l’échange, ne reçoit d’elle que le silence, l’indifférence ou, pire encore, le retrait décidé.

La détresse de l’infans, celui qui ne parle pas encore, mais dont le regard est perdu: sa soif d’être dit par une autre, la première, celle de l’origine, celle de la création: sa mère.

A défaut, il écrira plus tard ce qui, d’avoir, par elle, été tu,  éclaire, chez lui, son obstination à la lettre.

Ecrire, c’est se parler à soi-même comme à un autre, observer, mot à mot, la trace de ce dialogue intime pour ne pas le laisser à l’imaginaire du rêve, y revenir, le rendre plus beau et émouvant, frémir à sa musique, s’en bercer.

Materné sous les mots qui tombent parfois comme un lait d’abondance, écrire, c’est, au sein de la débâcle et de la solitude, se materner, venir à la source du soin, de l’attention, de la douceur, de la chaleur et de la protection de la langue maternelle en soi: écrire, c’est persister dans la demande primordiale du tout petit d’être lu, dit et mâché dans les mots de la mère et, à défaut, par l’écrit, en dérouler la phrase toujours espérée, jamais advenue.

Toute la machinerie maternelle appelée à la rescousse de la machine à écrire, coup d’épaule sur la main qui tremble sur les lignes, c’est ça l’écriture.

Il faut en soi beaucoup de réserve de mère, de puits d’elle, de don, d’amour, pour écrire, s’adresser la lettre jamais lue, celle qu’on imagine expédier au lecteur inconnu mais qui n’est jamais, en miroir, que l’image du seul visage qui vaille : celui de la mère qui veille sur vous.

Quelqu’un va lire.

Rousseau, à la fin, dans ses Rêveries du promeneur solitaire, n’y croit plus, lui dont la naissance coûta la vie à sa mère, forfait qu’il ne se pardonna jamais et dont les milliers de pages de l’oeuvre littéraire sont à la fois le linceul et le chant suave d’une voix qu’il n’a jamais entendue, et donc, toujours construite, la voix, en lui, d’une mère d’absence.

Ecrire, timbre de l’abandon mais espérance tenace d’un salut.

Voix artificielle de l’écriture, comme on le dit d’une conception in vitro : c’est pas naturel d’écrire, conception in littera.

Rousseau, dont la voix , pour sa mère morte, opéra

L’un seul de sa mère, Jean-Jacques, qui d’abord voulut être musicien et dont l’écriture, par surprise, lui tomba dessus et ne le quitta plus. Mère, matrice de tout écrit.

Dans la solitude, parmi les Grands et surtout parmi les méchants, l’écriture était, avec les fleurs dans l’herbier, toujours là pour le consoler.

Feuille après feuille, la botanique de l’écriture de soi, comme mode de réconfort et de dédommagement pour une perte jamais surmontée.

Mère toujours à portée de main, pour lui qui, orphelin de mère, abandonna ses cinq enfants mais que l’écriture, jamais, n’abandonna.

A la noix

La poésie : rencontre inaugurale entre deux termes que rien ne prédisposait au heurt ou à l’étreinte.

Coquille de moi: le cerneau, avec ses circonvolutions cérébrales, évoque une chair d’ego, description, à la noix, d’un cerveau recroquevillé sous les os de sa coquille sèche.

Le brou de moi: différentes intensités de couleur de lavis pour, couche après couche, donner l’image d’une existence manifestement brunâtre.

Lavis de Victor Hugo : la déferlante de 1867, Ma Destinée, lame de fond, trou noir dans la dentelle d’écume de mer, le poète, en exil, surfe sur l’aspiration, le désir d’être emporté sur la crête d’une vague monstrueuse.

L’Ego né pâlot

De l’ego à l’ergo, les sautillements de coq du sujet cartésien

Cogito ergo sum : pas de doute, pour Descartes, quand l’ego pense, le sujet suit.

Cendres de la pensée, suie du sujet pour la psychanalyse qui, tel le sparadrap de Haddock, glisse sans cesse, entre deux signifiants, sujet, sans doute, mais pour une précaire représentation.

Sujet de l’énonciation, dénonciation de l’énoncé

Là où je suis, je ne pense pas, là où je pense je ne suis pas, dixit la vox lacanienne.

L’équivoque de la signification convoquée à la barre pour certifier de cette méconnaissance radicale du sujet cartésien:

Une image vaut mille mots/ une image vomit l’mot.

Je pense où je ne suis pas : la suprématie de l’image sur le discours dans l’ordre de la vérité.

Je suis où je ne pense pas :

Pas de suprématie de l’image dans l’ordre de la vérité mais souillure de la parole dans sa tentative de rendre compte du réel.

Descartes, ôte-moi d’un doute !

Le bénévole qui récolte des fonds pour la recherche contre la mucoviscidose- je pense où je ne suis pas- est-il seulement dans l’image du militant altruiste et généreux ou également dans la jouissance du crachat et de la pulsion de mort- je suis où je ne pense pas ?

Pas plus d’image que de mot, le réel reste à sa place d’impossible à représenter et d’impossible à dire.

Les tenants de la Pleine Conscience, balayant la dualité propre au sujet cartésien face à son objet, s’en emparent et, dans un délire mégalomaniaque, s’identifient à Cela-qui-est, –le réel-, annulant du coup toute angoisse de séparation, tout manque, toute finitude pour jouir de Soi, Ego asymptotique, immortel et éternel !

Disciples de Pascal, pour qui le moi est haïssable, pour qui le moi ne sied pas, et qui tentent de passer, à la lame de leur propre égoïne, les racines de l’amour-propre qui les envahissent de part en part.

«En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir : car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres.

Le mental, disent-ils, voilà l’ennemi qu’il faut traquer, détruire, pour accéder, sans médiation symbolique, à la Pleine Conscience de ce qui est, oubliant, dans la niaiserie de leur croyance, que c’est bien un sujet, aliéné dans la langue, bien au chaud dans les synapses de son système nerveux et la biochimie de son mental,- sujet inconscient en grande partie, et donc divisé,- qui imagine s’excepter de la machinerie cérébrale le déterminant, de toute nécessité, à penser la non-pensée, à fomenter la non-dualité, à installer, comme sujet, la Vision dans l’indistinction du sujet et de l’objet.

Voir, sans sujet pour percevoir ni objet à percevoir!

Encore faut-il, pour qu’il y ait Eveil et Vision, un endormi, soucieux de sortir de son sommeil dogmatique!

Un cavalier sans selle sur un non-cheval ne quitte pas l’écurie même si on lui dit qu’il est en train de galoper, brides abatttues, sur la prairie du Soi!

En littérature, on parle de focalisation zéro ou du point de vue de Dieu quand le narrateur omniscient surplombe de sa toute puissance les personnages qu’il manipule à son gré dans le récit.

Le narrateur omniscient de la Pleine Conscience oublie d’intégrer, dans sa focale, le regard même qu’il utilise pour la majesté de sa mise au point totalisante : le sien.

Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit…

C’est Lacan, dans l‘Etourdit, qui signale ainsi la distinction ente l’énonciation et l’énoncé . En effet, dans tout discours, alors que le dit ( l’énoncé) ne va pas sans dire (l’énonciation), le dire, lui, échappe au dit, à moins d’avoir l’oreille qui traîne pour en entendre les modulations parfois très éloignées ou en contradiction avec le contenu du message ( le dit)

Entre dire et dit, parfois un ange passe. Le plus souvent, c’est un démon.

Il n’y a pas de Totalité qui vaille pour un sujet qui naît, de hasard, du tremblement de deux désirs et qui meurt de la nécessité de cette absurde conjonction.

L’ego qui, sur sa coquille de moi, flotte et, en bout de course, finit par sombrer, n’est pas l’EAU mais seulement un goutte qui va s’évaporer dans le temps compté d’une conscience que, précaire, un corps arrime.

L’ego n’est pas l’EAU!

L’Ego Népal Haut! Petit exercice du dire, pour finir en lévitation sur les hauteurs de la Pleine Conscience !

Ou plus modestement, toujours dans l’exercice du dire : l’ego né pâlot finira sa carrière dans la  Pleine Inconscience de la blancheur livide de sa mort.

Pas de Totalité Cosmique, à l’horizon, pour un cadavre promis au maelström de sa pulvérulence atomique.