Inferno

Dans La Durée de l’Enfer, texte publié en juin 1929, Luis Borgès affirme qu’aucun autre sujet théologique que le sort réservé aux damnés n’exerce sur lui pareille fascination et avec autant de puissance. Commentant la définition dogmatique de l’Enfer comme « lieu de châtiment éternel pour les méchants », il proteste contre l’éternité de la peine car l’immortalité n’est pas un attribut de la nature humaine déchue, une malédiction, mais bien au contraire, une grâce, un don : celui qui mérite l’éternité la mérite avec le Ciel, pas avec l’Enfer !

Il récuse également l’argument de l’analogie : la peine doit être infinie, dit-on, car la faute porte atteinte à la majesté de Dieu, l’Etre Infini.

Ironisant sur cet effet de similitude, Borgès avance qu’on pourrait dire aussi bien, alors, que la faute est sainte car Dieu l’est, ou encore, que les injures adressées à un tigre doivent être tigrées car l’animal porte une robe à rayures !

L’unique argument qui pourrait le convaincre de l’éternité de l’Enfer est celui du libre-arbitre: l’homme peut choisir de se perdre, de persévérer dans le mal, repousser la force de la Grâce plutôt que d’oeuvrer à son salut .

Toute sa dignité, ou son indignité, est dans ses choix.

Il faut prendre au sérieux cet impensable destin de l’homme – sa minute de vie – où l’infamie de la douleur corporelle est en vigueur au point même d’imaginer l’extravagance d’une souffrance éternelle avec cette perpétuité de l’ Enfer.

Mais, dit Borgès, croire à la possibilité d’une telle perpétuité, c’est faire preuve d’irréligion. Seul un athée, en effet, est en mesure de penser un tel sort réservé aux réprouvés : le croyant aura toujours, en réserve, le recours à la miséricorde divine.

Si Borgès s’interroge sur la durée de l’Enfer, le théologien allemand Hans Urs Von Balthasard va plus loin, lui, qui soutient que l’Enfer existe bien mais qu’il est vide !

Il s’appuie , pour cela , sur la parole et les visions de la mystique Adrienne Von Speyr, son amie, laquelle est convaincue que, le Samedi Saint, le Christ est descendu aux enfers et qu’il a libéré les âmes des damnés, aussi bien celles des hommes que celle des démons, faisant place nette, laissant doucement l’Enfer s’éteindre à petit feu…

Hérésie pour les tenants du dogme, lesquels, dans une image hardie, professent que c’est le même feu dévorant de Dieu qui fait la béatitude des saints et le tourment des réprouvés !

Un même feu pour tous ! Il suffit de ne pas se mettre Dieu à dos, de trouver la bonne orientation.

Où l’on retrouve le libre-arbitre de Borgès : le Dieu-Amour ne peut forcer quiconque à l’aimer et l’Enfer devient alors une exigence logique incontournable. Il est nécessaire, en effet, qu’existe un lieu, hors de Dieu, pour que ceux qui refusent de l’aimer puissent ne pas se voir imposer sa Vision !

Ils seront alors éternellement tourmentés par leur refus d’aimer et d’être aimés par plus Grand qu’eux, feu brûlant du négatif.

Lucifer, l’ange de lumière, celui qui toujours nie.

La Géhenne, dans la Bible : fournaise ardente, lac de feu.

Là j’ai haine.

Si, au lieu de s’interroger sur la Durée de l’Enfer, Borgès s’était penché sur l’Enfer de la durée, il aurait aussitôt réglé la question de la perpétuité de la peine, car la minute de vie laissée à l’être parlant, promis, dès sa naissance, à la  finitude et à la mort, ce court laps de temps, infernal pour certains, plus clément pour d’autres, a au moins l’avantage de tenir entre les deux dates inscrites sur la pierre tombale: pas de risque d’extravagance à propos du tourment de vivre qui, loin des arrière-mondes, ne cède ni à la fournaise démoniaque ni à l’amour brûlant d’un Dieu d’opérette.

J’éteins.

 

 

 

 

 

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