M’illumino d’immenso

Le 26 juin 1917, c’est une matinée ensoleillée. Dans les tranchées autour de Trieste, le soldat Giuseppe Ungaretti aperçoit, soudain, à l’improviste, l’étendue infinie de la mer :

 M’illumino d’immenso !

Je m’illumine d’immensité

Voilà, dans un jour de guerre, l’inscription d’un moment qui  restera à jamais dans le coeur du poète italien.

Philippe Jacottet traduit ce distique en référence au sort des élus quand ils verront Dieu, non plus comme dans un miroir, mais face à face, selon St Paul dans son Epître aux Corinthiens, donnant ainsi à cette fulgurance poétique une dimension théologique, qu’elle n’a pas:

M’illumino d’immenso!

Je m’éblouis d’infini

Non, pas d’éblouissement dans la confrontation directe  à l’Eternel

Mais simplement la jouissance d’être là, en vie, dans la splendeur d’une matinée d’été, pénétré par la grandeur du monde, la perception sensible de la mer, son immensité palpable, mesurable et le sentiment diffus de l’imminence de la mort, cachée, toute proche, dans les lignes ennemies .

Perception partagée par  Camus dans Noces à Tipasa:

 » Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l’espace. Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes… Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde… Dans un sens , c’est bien ma vie que je joue ici, une vie à goût de pierres chaudes, pleine des soupirs de la mer… La brise est fraîche et le ciel bleu. J’aime cette vie avec abandon et veux en parler avec liberté: elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme… »

M’illumino d’immenso !

Et la remarque de René Char , dans La postérité du soleil :

« D’autres , après nous encore, recevront sur cette terre le premier soleil, se battront, apprendront l’amour et la mort, consentiront à l’énigme et reviendront chez eux en inconnus. Le don de vie est adorable. »

Pour ceux dont la vie n’a pas été perçue comme un« don adorable», comment faire pour transformer « l’inconvénient d’être né » en « l’avantage d’être en vie » ?

On sait que l’éternité est une illusion, que la désagrégation du corps s’accompagnera, ipso facto, de la disparition de la conscience de soi et donc de celle de la temporalité. Il est possible, évidemment, de souscrire à l’éternité de l’Espèce et, par conséquent, à l’immortalité dans la recomposition atomique des éléments du cadavre avec les particules élémentaires d’une matière éternellement vivante. Mais en quoi cette perspective peut elle être rassurante et utile pour un sujet qui vient de disparaître puisqu’il n’y aura plus personne pour considérer cette suspension du temps à l’infini comme un dépassement ou une victoire sur la mort ?

Un sujet meurt et tout le royaume disparaît avec lui dans l’éternité du néant.

Néant de l’éternité dans l’éternité du néant

Et donc , et pourtant, et surtout :

 M’illumino d’immenso !

« Carpe diem », dit Horace.

Non pas « Cueille le jour », « Profite du moment présent », comme le serine le propos mièvre et convenu de la prolongation d’un plaisir dont on peut penser qu’il est, à souhait, pris dans la répétition du même.

Mais, plutôt, comme l’indique P. Quignard dans ‘ Une Journée de bonheur » la décision violente, la volonté, d’arracher, au Temps, un jour, comme on arracherait,  à la terre, une fleur!

Carpe diem ! Arrache un jour!

Carpe diem quam minimum credula postero !

Arrache le car iI n’y a pas de lendemain aux jours, pas de lendemain auquel on puisse croire.

C’est le contraire d’une croyance à l’Eternité : tout est appelé à disparaître!

Broute, alors, brin à brin, broute ce jour arraché au Temps car la mort est la seule frontière!

Mors linea ultima rerum :

La mort, ultime ligne des choses, dit encore Horace dans le premier livre des Epitres.

Pline L’Ancien raconte dans Histoires Naturelles que le peintre grec Apelle de Cos, quelque occupé qu’il fût, ne pouvait laisser passer un seul jour sans tracer au moins un trait sur sa toile.

Nulla dies sine linea 

La devise du peintre, reprise, trait pour trait, par Zola, dans son bureau de la maison de Médan:

Pas un jour sans une ligne

Linea, le fil de lin

De l’un à l’autre, du tableau à la page, écrire, au cordeau, contre la mort qui rode.

Et parfois, comme Ungaretti découvrant par surprise, la mer, sans limite, dans la splendeur d’une matinée d’été, apercevoir, étonné, la beauté de quelques lignes dans la houle des mots qui, vagues après vagues, s’abattent sur la plage blanche et ballottent la langue et ses miroitements dans l’éphémère éternité de l’écriture.

Alors, même pour un bref mortier, à la guerre comme à la guerre, s’écrier avec Giuseppe Ungaretti:

M’illumino d’immenso!

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