Saturne, dans la tête de Goya

Goya, c’est vers lui qu’il faut aller, entrer dans la Maison du Sourd, celle qu’il achète en 1819, dans les faubourgs de Madrid et rester saisi de stupeur devant les Pinturas Negras qui couvrent les murs de la demeure qu’il habite avec la jeune divorcée Léocadia Weiss et sa petite fille Rosario, qu’il adore.

Les Peintures Noires, murs et murmures de la désolation.

Il a 73 ans, il est dévasté par une maladie étrange qui le met à terre : fièvres, crises d’angoisse, hallucinations dont la surdité totale , qui l’isole depuis 1792, amplifie les effets terrorisants.

Les tympans fracassés par les éclats de la première Terreur, clameurs de la Révolution française aux portes du royaume d’Espagne ?

Là où il entendait, il se met à voir.

Quatorze fresques tapissent les murs de la Maison du Sourd, dont celle du « Chien » : solitude indicible d’une petite tête émergeant à peine sur un fond ocre d’un vide abyssal.

Aucune figure, à part cette esquisse animale, ne se détache sur ce fond de désolation

Rien, nada .

Goya défait ce qui est. Il va au non sens, au sans retour, cerné par la mort qui vient et la guerre civile en Espagne

Dans la peinture, l’être ne se soutient que de sa figuration, comme, l’être, à l’ordinaire ne se soutient que du langage qui l’encadre.

Ici, plus rien. Goya, proche de cette part du réel qui ne passe ni dans l’image ni dans le son.

Rien qui puisse faire image ni se dire de ce qui, puissamment, l’étreint

Sourd et sourde angoisse.

« Le rêve, sommeil de la raison, produit des monstres » écrit le peintre dans sa Quinta del Surdo.

Chien sans corps, passe encore, mais « Saturne dévorant un de ses enfants » !

Comment la petite Rosario pouvait-elle boire sa soupe , sans frémir, devant une telle scène où l’horreur le dispute à l’effroi !

Que peut-elle avaler face au regard monstrueux de Saturne qui avale l’enfant, à demi démembré, dont il est le père ?

Cronos épouse sa sœur Rhéa et dévore chacun de leurs enfants pour ne pas subir le sort d’Ouranos qu’il a castré à la demande de Gaïa.

Tuer ses fils et les dévorer avant qu’ils ne vous tuent

La légende romaine transformera Cronos en Saturne , et, par contamination avec Chronos, en fera la métaphore du Temps: celui qui, inexorablement, tue les enfants qu’il engendre et, vivants, les dévore.

Sur la mystérieuse maladie qui, en 1819, affecte Goya dans la Maison du Sourd, le diagnostic de saturnisme est parfois posé.

Le plomb des peintures, Saturne en tableau.

Un monstre au regard halluciné dans lequel se lit autant la terreur absolue qu’un désespoir sans limite, géant hirsute agrippé à la proie qu’il dévore, la gueule ouverte sur un moignon sanguinolent, le reste du corps de sa victime, sans tête, en voie d’être happée, tirée vers l’abîme dévorant de la bouche cannibale du Titan incestueux .

L’histoire dit que le tableau a été amputé du sexe en érection de Saturne et , qu’à la place du membre censuré, ne demeure qu’une zone d’ombre, très sombre.

Silence et surdité sur la vie bruissante de la libido du vieux peintre qui ne cesse pourtant pas de battre dans l’alibi du tableau.

Goya dans le rouge. Le sang. Les peurs archaïques

Le vieux, la jeune femme, l’enfant et les illusions perdues. 

Revenu de tout. Dans cette tête, sans cesse, sifflent les acouphènes.

Saturne à la mélancolie.

On entend, dans un enfer obscur, la mort, sur les murs, sourdement, sourdre.

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2 réflexions sur “Saturne, dans la tête de Goya

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