Lanzarote

 

Le vent dans les palmiers de Lanzarote, ressac obstiné et sourd d’une mer lancinante qui aurait fait d’un ciel à la lumière blanche, son aire, sa plage où sans cesse et sans fin, s’abattre.

 

Une femme, les pouces à l’index, est assise sur le rebord en ciment d’une boutique de spiritueux de Puerto del Carmen. Elle médite en attendant le bus pour Téguise. Il tarde mais finit par arriver la laissant néanmoins sur le trottoir, par manque de place à bord. Un trottoir peut être aussi la Voie du Milieu pour qui  sait que, même si un petit véhicule lui file sous le nez, il a toujours sa place dans le Grand Véhicule du Bouddha:  tout est vide, impermanent et transistoire dans le monde des phénomènes . Le bus est passé, elle aussi, un jour, passera avec, à la main, son ticket pour la pagada ultima, comme disent les Espagnols, la dernière station. Elle peut donc attendre le prochain passage sans s’énerver. Du spiritueux au spirituel, juste une petite nuance lexicale pour liquider une  éphémère frustration.

 

Les touristes, accrochés dans leurs nacelles aux flancs des dromadaires qui chaloupent sur les versants basaltiques de la Montagne de Feu de Timanfaya, oscillent, tel le pendule de Schopenhauer, entre la souffrance et l’ennui, s’effacent, peu à peu, dans le vent froid, et disparaissent, caravane obscène du Marché flétrissant sans vergogne les cendres de  la pure Beauté.

 

Dans le Jardin des Cactus, la diversité est la règle: la plante longiligne du Pérou contraste avec la rondeur bonasse du cactus du Mexique, lequel  s’oppose à l’esprit tortueux des natifs de Madagascar. Dans le jardin saillant des cactées de la langue, l’épine acérée des synonymes se moque de la géographie: l’ironique, la sardonique et la caustique, toutes trois, plantes haineuses du même tronc, blessent, avec une jouissance égale, tout coeur tendre qui s’y frotte.

 

L’affabilité, non affectée, de beaucoup de serveurs de restaurant de l’Ile de Lanzarote est surprenante pour qui est habitué à la dureté des rapports sociaux des grandes cités industrielles. Peut-être faut-il en revenir à Montesquieu qui affirme dans De l’Esprit des Lois  que «  l’empire du climat est le premier de tous les empires », soit, que la configuration géographique et les circonstances atmosphériques modèlent le caractère des individus. Ainsi l’insulaire, soumis à l’influence des alizés, serait porté à la douceur  dans les rapports humains, comme le porte la douceur des vents qui, de tous côtés de l’île,  le bercent. Cortès et ses sbires, en tant que premiers touristes espagnols foulant les terres du Nouveau Monde auraient été inspirés, à l’égard des populations locales qui les recevaient comme des dieux, de leur manifester une forme d’humanité au moins équivalente à celle que ces soudards reconnaissaient à leur Dieu, ce Jésus incarné dont ils se voulaient, auprès de ces prétendus sauvages, les ardents et cruels zélateurs.

Humanité de la restauration et restauration de l’humanité : la férocité de l’Espèce Humaine laissée, pour un temps, en vacance.

 

 

Voyager au dessus des volcans de Timanfaya, c’est l’ivresse assurée sans avoir recours à la moindre bouteille. Le contraire du héros du livre culte de Malcolm Lowry, Au dessous du volcan, ce Consul qui est perfectamento borracho, soit, totalement bourré, pendant les 12 dernières heures que dure sa descente aux enfers dans les fumerolles de l’alcool à la recherche de la femme perdue et de l’amour impossible. Il finira  assassiné et jeté dans un trou, à côté d’un chien mort: « Qu’est l’homme, sinon une petite âme qui maintient debout un cadavre? » disait de lui-même, cet homme  divorcé d’avec la vie.                                           Debout sur la Montagne de Feu dans l’incandescence de la Vie , sentir, sous les replis figés des cendres, la joie du perfectamento sobrio.

 

Aucun panneau publicitaire sur les routes, pas de spots lumineux aux frontons des villes, pas de réclame pour l’aloe vera, le produit phare de l’Ile: rien qui puisse évoquer la fétichisation de la marchandise à laquelle tout homo economicus est tellement aliéné que la disparition brutale de sa représentation dans l’espace public entraîne  un moment de trouble, proche du sentiment de honte saisissant  celui qui, soudainement, est exposé, dans sa nudité, au regard d’autrui. La valeur d’échange qui aurait disparu au seul profit de la valeur d’usage, le diamant restauré dans la pure et inutile facticité de son éclat. Il faut le deuxième temps du moment hégélien de retournement pour s’apercevoir, en fait, que c’est l’Ile , dans sa totalité qui est fétichisée, tableau à l’effigie et à la seule gloire du peintre César Manrique qui a étendu sa toile sur  chaque parcelle de terrain, faisant de chaque carrefour, de chaque rond-point, un mobile, le mobile de sa main mise sur une nature initialement promise aux erratiques coulées de la lave et des cendres. L’oeuvre , parcellaire, symbole éminent de la valeur d’échange, n’a plus à être exposée dans une galerie new-yorkaise: elle se traverse, désormais, de part en part, guidée par la main invisible d’un artiste qui a fait, de la nature brute, son marché, son « il ». Adorno dit de l’oeuvre d’art qu’elle ne saurait être comprise de manière immédiate car elle  est le réceptacle d’un contenu de vérité, contenu qui n’est rien d’autre que sa teneur sociale. Le retrait spectaculaire de l’obscénité de la marchandise dans l’espace de l’Ile  n’est que la forme inversée de son emprise totale sur la virginité des esprits qui , innocemment, l’arpentent.

 

 

 

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