La débilité de Claude Monet

Etymologiquement, debilis est en rapport avec habeo, avoir : de-habilis : celui qui n’a pas, qui manque de .

Ensuite, qui n’est pas capable, bon à rien.

Débile : qui manque de force, au physique comme au moral

La petite enfance et la grande vieillesse : âges débiles

Bonheur de la vue débile de Claude Monet qui n’aurait pas ouvert la voie à l’abstraction sans la cataracte de son oeil droit et la perte progressive de la vision de l’oeil gauche : les couleurs se fondent les une dans les autres, la perspective et la rationalité des formes s’estompent, disparaissent.

Pas de Maison vue du jardin aux roses (1922-1924) sans la débilité du peintre.

L’oreille débile de Beethoven ; l’éclatante beauté de la Neuvième Symphonie.

En botanique, une plante est débile quand sa tige est trop frêle pour se soutenir toute seule, sans appui.

Une rose débile que Monet restaure avec la débilité de son regard

Montaigne et son éloge de la femelle des alcyons, ces oiseaux de mer fabuleux au chant plaintif, souvent confondus avec les martins-pécheurs :

 » Les femelles des alcyons ne reconnaissent autre mâle que le leur propre et, s’il vient à être débile et cassé, elles le chargent sur leurs épaules, le portent partout et le servent jusques à la mort . »

A mâle débile, femelle dévouée : sans elle, cloué au sol, oiseau abandonné.

Mais aussi, le débile, le faible, celui qui flanche devant l’indifférence du réel.

Pour Nietzsche, le principe de la morale est le ressentiment des faibles .

Est faible qui ne supporte pas la réalité telle qu’elle est : tragique, conflictuelle, champ clos de pulsions inconciliables, et qui accuse la réalité, celle du sensible , du corps , des sentiments et des passions, d’être à l’origine de la souffrance humaine .

Au nom de quoi condamner une réalité qui n’est pas conforme à mes vœux, cette réalité du chaos, du désordre, de l’absurdité, de l’absence totale de signification ?

Au nom de l’idéal.

Pour le chrétien , la réalité est mauvaise car la nature humaine est viciée à l’origine.

Le faible préfère ressasser sa rancune, ses accusations contre la réalité , contre lui-même et ses passions plutôt qu’affronter la réalité psychique et objective .

Débilité du Christ à ses clous, lambeaux de Dieu dispersés aux quatre vents d’une éternité fantoche.

Nietzsche, dans le « Crépuscule des idoles » :

« Attaquer les passions à la racine, cela revient à attaquer la vie à la racine. La praxis de l’Église est hostile à la vie…

Il faut tuer les passions . La formule la plus célèbre se trouve dans le Nouveau Testament : « Si ton œil est pour toi une occasion de faute, arrache-le… Extirper les passions et les appétits, uniquement pour prévenir leur bêtise ou les fâcheuses conséquences de leur bêtise, voilà qui nous paraît n’être qu’une forme aiguë de bêtise. Nous n’admirons plus les dentistes qui arrachent les dents afin qu’elles ne fassent plus mal…L’Eglise combat la passion en la coupant, dans tous les sens du terme. Sa pratique, son traitement, c’est le castrisme. Elle ne demande jamais : « Comment peut-on spiritualiser, embellir, diviniser un appétit ? »

« La morale contre nature, c’est à dire presque toute morale enseignée, honorée, prêchée jusqu’à ce jour, va contre les instincts de la vie… Elle est une condamnation, tantôt secrète, tantôt brutale et fracassante de ces instincts. En disant  « Dieu sonde les coeurs », elle dit non aux convoitises les plus basses comme aux aspirations les plus élevées de la vie et pose Dieu en ennemi de la vie. Le saint agréable à Dieu est le castrat idéal. C’en est fait de la vie, là où commence le royaume de Dieu.

La morale, dans la mesure où elle condamne dans l’absolu, et non au regard de la vie, par égard pour la vie, ou en regard des intentions de la vie, est une erreur intrinsèque qui ne doit inspirer aucune pitié et relève d’une idiosyncrasie de dégénéré qui a déjà fait un mal infini ! Nous, les autres, les immoralistes,nous avons au contraire ouvert grand notre coeur à toute compréhension, à toute intellection, à toute approbation.

Nous n’aimons pas dire non, nous mettons notre honneur à être ceux qui disent « oui »

Nietzsche, fils de pasteur connaît la boutique.

Mais il n’est pas le seul à avoir été noyé sous une coulée de moraline.

Bretagne. Année 50, un petit village, célèbre pour la beauté de son granit.

Il revoit cette photo de lui, à l’âge de trois ou quatre ans, revêtu des emblèmes du Crucifié : tunique violette tombant jusqu’aux pieds, la couronne d’épine sur la tête et, sur l’épaule, la croix en bois. Il est en bas d’une estrade sur laquelle ont été reconstitués le jardin du Golgotha et le Calvaire.

C’est la Fête-Dieu, roses et oeillets sur le trajet du Chemin de Croix qu’il va parcourir de ses petits pas.

Il a le regard infiniment triste et hébété, celui d’un enfant qui ne comprend pas la raison d’un tel accoutrement, d’une telle mascarade.

Aliénation ambulante, simulacre du Fils de Dieu qui va à sa mort.

Guignol, donné en spectacle pour ce qu’il est dans le désir de l’Autre : un déchet, une loque, une tête à crachats et à l’insulte.

L’Autre, pour ne pas dire ses parents.

Voilà , c’est dit.

Un condamné à mort, qui sous les quolibets, les coups et le mépris, va à son gibet.

Se construire dans et à partir d’un tel désir débile, – ici, celui d’une forme d’arriération mentale-, conduit, malgré tout, à rejoindre la folie de la foi de ses parents pour ne pas perdre leur amour supposé à son égard.

Ainsi naît une vocation

Non pas : « Tu seras un homme , mon fils » mais un eunuque, consacré au service des plus faibles, des débiles, auxquels tu sacrifieras ta vie.

Un prêtre-nom, un homme de paille supposé répondre de l’authenticité de sa foi alors qu’il n’est que la marionnette du désir de l’Autre .

Le débile est sans question et s’accommode que l’Autre pense, sache et désire à sa place.

Indélébile débilité de celui qui aura croisé le discours du Nazaréen sauf, si, par miracle, il est en mesure d’en débrouiller le funeste écheveau.

,

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s