Carafe en sapate

Rester en.

C’est bien le risque en choisissant de la remplir, en vain, cette carafe, des mots qu’on peine, souvent, à dénicher avec la langue.

Carafe ! Carafe !

Francis Ponge y mettrait, lui, sur l’étranglement du col, son paraphe, et en ferait , à l’égal de la Cruche qu’il magnifie, un nouveau sapate !

Sapate !

Sapate : mot superbement mystérieux que Littré définit ainsi :

«  Un  présent considérable, donné sous la forme d’un autre cadeau qui l’est beaucoup moins, un citron par exemple, et il y a dedans un gros diamant. »

Un leurre,en quelque sorte, un peu grossier et médiocre, le sapate, qui cache, à l’intérieur , une pierre précieuse !

Ainsi la Cruche, objet fragile et quotidien qui casse par accident, par usure de ses chances de survie, est, pour Ponge , un sapate

C’est désormais un cadeau considérable, cette Cruche d’écriture, dont le ventre pansu, abrite , inestimable, le trésor de la parole, objet aussi quotidien, utile, qui demande pour son maintien en vie, mille précautions tellement elle est fragile .

Avec la parole, il faut faire preuve d’une certaine prudence, éviter de heurter…

Carafe ! Et Ponge qui n’est plus là pour y mettre sapate !

Nul ne saura donc ce que la transparence de son verre occulte, quel diamant son eau cache…

On est parfois cruche quand on parle et on peut rester en carafe quand il s’agit d’écrire sur cet objet de la transparence .

La preuve, carafe m’use : harpe à gonds fermés sur un piètre butin.

Rien ne sort de ton goulot, petit filet de voix et d’eau pas vive .

Reviens, Francis, fais ton Ponge sur ma carafe !

Personne à l’horizon.

Alors, peut-être, aller chercher Sartre, à la rescousse, lui qui, en 1944, écrivit sur le poète de la Cruche un très long article, L’Homme et les choses, article dans lequel il voulut tirer l’auteur du Parti pris des choses du côté des Surréalistes, lui, le chantre du pauvre réel : le cageot, le savon, la bougie, les petites chose triviales…

Eh bien, Sartre, va réussir à la tirer à lui, la carafe , dans sa conférence sur L’existentialisme est un humanisme !

Là, posée sur sa table de conférencier, bien limpide, la carafe, toute d’eau, toute d’être dans son jus de transparente existence, Sartre la désigne et la prend en exemple pour montrer à son auditoire qu’elle a d’abord été une essence avant d’être une existence !

L’essence de la carafe. Pas l’essence dans la carafe

Avant d’exister, elle a été pensée, dessinée, conçue pour contenir de l’eau, construite selon un modèle et pour un usage . Elle a d’abord été une idée.

Donc, une essence avant une existence.

Mais moi, dit le futur auteur des Mots, je n’ai jamais été conçu, pensé, imaginé pour être ce que je suis.

D’essence, à l’origine, je suis totalement à sec.

 J’existe d’abord avant d’être ceci ou cela et c’est moi qui décide d’être ceci ou cela , personne d’autre, fût-il l’Autre.

L’Autre futile, vaine avanie des cieux.

Pas de conception de mon être en amont, pas d’odeur d’essence dans les arrières-mondes

C’est la somme de mes actes, à la fin , qui dira si j’ai bien carburé : l’existence précède l’essence.

Au dernier jour, un bilan d’essence, et pour certains, une existence bidon, vide.

Et pourquoi, s’il vous plaît ?

Parce que l’existence de l’homme n’a aucun sens pré-défini ne procède d’aucun plan divin, ne répond à aucune vocation 

Finalement, pas d’essence de l’homme, panne ontologique chez lui, parce que Dieu, lui aussi, reste en carafe !

Personne, là-haut , dans le ciel étoilé, à penser, concevoir, un être humain à qui il serait demandé d’exécuter, de mettre en acte, une destinée pré-établie pour lui, de toute éternité.

A la fin de son intervention, le philosophe, s’enflammant brusquement (un reste d’essence?), frappe soudain, comme un damné, sur la table, en s’exclamant : « L’Homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait !

A ces mots, la carafe qui n’est pas une cruche, se dit qu’enfin l’heure est venue de se liquider et, toute honte bue, se précipite alors dans le vide pour s’écraser sur le sol, donnant enfin, dans ce geste ultime de liberté, un sens à une existence sans éclat.

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