Cristal

Dans sa 31° Conférence d’introduction à la psychanalyse, Freud traite de la décompensation psychique dans la folie et de la déliaison du triptyque: moi-ça-surmoi.

A titre de comparaison, il se réfère à la minéralogie :

« Si nous jetons un cristal par terre, il se brise, mais pas arbitrairement, il se casse selon ses plans de clivage en des morceaux dont la délimitation, bien qu’invisible, était cependant déterminée à l’avance par la structure du cristal. De telles structures, fissurées et éclatées, c’est aussi ce que sont les malades mentaux. »

Une caractéristique essentielle du cristal , c’est sa capacité à se diviser selon les jonctions des morceaux qui le composent.

Sa forme le prédétermine au type de sa cassure.

Il ne se brisera pas anarchiquement à la différence des minéraux, dits amorphes, comme le verre, qui , n’ayant pas de lignes de clivage, s’ éparpille en mille morceaux en se brisant au sol.

Caprice de la chute du verre quand, par exemple, la roche de sel gemme se fracturera nécessairement selon les déterminations de son plan de fragmentation.

Le malade mental, selon cette métaphore, est un cristal fendu selon une ligne de force.

Ainsi, il n’y aurait pas de frontière nette entre le normal et le pathologique, seul, un accident de la vie ferait tomber le sujet dans la maladie, en remarquant toutefois que le type de la pathologie choisie serait déjà virtuellement contenu dans la structure.

Ne pourrait sombrer dans la mélancolie qu’un sujet dont le plan de clivage psychique serait surdéterminé par une inscription, au laser, d’un sur-moi féroce et implacable.

« Le soleil noir de la mélancolie » de Nerval ne pouvait tomber qu’à l’ouest de la corde qui, à sa potence, l’étrangla .

Il n’ y a pas de folie amorphe, à l’égal du verre qui s’éparpille à travers les débris de sa chute.

Pur diamant,les éclats de voix du dément qui s’éclate selon les directives infrangibles d’un désir d’airain.

Du sel gemme au « celle j’aime », il n’y a qu’un pas qu’il faut franchir avec Stendhal et sa doctrine de la cristallisation dans son ouvrage De L’Amour.

Ici également, dans le cristal du coup de foudre amoureux, déliaison du triptyque moi -ça -surmoi, au profit de la flambée imaginaire du moi.

« On se plaît à orner de mille perfections une femme de l’amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l’on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré .

Laissez travailler la tête d’un amant pendant vingt-quatre heures et voici ce que vous trouverez :

Aux mines de sel de Salsbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver : deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grandes que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants. On ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections.

En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce que l’on aime. »

L’amour, pierre précieuse qui précipite, telles les éclatantes cristallisations sur le rameau nu, à partir des lignes de force d’un désir qui veut voir briller un diamant là où ne tremble que la silhouette d’un individu amorphe, minéral voué à la dispersion de sa forme quand se dissipera la cristallisation qui l’a orné de mille feux.

Dans la bouffée délirante, le sel gemme du fou éclate selon les lignes de fracture qui constituaient sa forme fragile : c’est la mort de son unité, sa dispersion selon ses failles.

Dans la cristallisation amoureuse, le saphir de l’amour se constitue pas précipitation, celle que j’aime devenant la pierre précieuse qui répond aux lignes du fantasme fondamental de l’amant, noyau dur de ses attentes, perle de ses projections : c’est la naissance de son moi idéal.

Comment Freud a-t-il vécu la nuit du 9 novembre 1938, cette fameuse Nuit de Cristal  à Berlin, au cours de laquelle Goebbels et ses sbires ont réalisé un véritable pogrom, laissant libre cours à la folie meurtrière de leur anti-sémitisme ?

Un an avant sa mort en exil, la bouche déchirée par le cancer qui lui ronge les mâchoires, dans les bruits de verre brisé des synagogues saccagées par les nazis,Freud pense-t-il encore à sa métaphore du cristal en éclats pour rendre compte de la structure du psychisme humain quand la folie s’en empare?

« De telles structures, fissurées et éclatées, c’est aussi ce que sont les malades mentaux. »

Mieux vaut peut-être, pour lui qui aimait tant les chiens, se souvenir, à propos de la bestialité des hommes, de la remarque, touchante, de son vieux maître, Arthur Schopenhauer:

 » Je  ne voudrais pas vivre s’il n’y avait pas de chiens au monde. Ce qui me rend la société de mon chien si agréable, c’est la transparence de son être. Mon chien est transparent comme le cristal. »

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