Communion à Ostie

Accoudés à une fenêtre, avec vue sur le jardin intérieur où ils habitaient, près d’Ostie, Augustin et sa mère, Monique, ont une très douce conversation, en tête à tête.

C’est dans les Confessions au chapitre IX.

Monique mourra, neuf jours après cet échange d’exception.

Ils sont tous les deux , accoudés à la fenêtre, mais un Tiers silencieux, intensément présent dans le coeur du fils et de sa mère, participe à la conversation ou , du moins , en est l’origine et le destinataire : la Vérité même, Dieu, l’oreille sacrée des Confessions.

La mère et le fils conversent, s’interrogeant sur la nature de la vie éternelle réservée aux saints. Ils en arrivent à la conclusion que le plaisir charnel, si grand soit-il, n’est rien en comparaison de la joie de l’autre vie .

Et le plaisir des sens, Augustin le connaît , lui qui a vécu 14 ans avec sa concubine, une femme Numide dont on ignore le nom et avec laquelle il a eu un fils, Adéodat.

Ils se parlent, dans la douceur, accoudés à la fenêtre, les yeux sur le jardin intérieur .

Le leur, aussi.

Ils en viennent maintenant à évoquer les réalités de l’univers, les astres, le ciel, et peu à peu, gagnés par la beauté du monde, remontent, là, à partir de l’embouchure du Tibre, jusqu’au Créateur incréé, Sagesse par qui sont faites toutes les choses présentes, Sagesse sans passé ni devenir mais immuable dans l’éternel présent de l’Etre.

Le fils, et sa mère dont le voeu le plus plus cher était qu’il devînt chrétien avant sa mort.

Ce qui advint, peu de temps avant , dans un autre jardin , à Milan. Entendant une voix d’enfant lui ordonner:

« Prends et lis! Prends et lis! »,  Augustin ouvre, au hasard, le Nouveau  Testament qui était à ses côtés et tombe sur ces paroles de Paul aux Romains:

« Ne faites pas vôtre la préoccupation de la chair qui vous jette dans des désirs fous. »

A l’instant même ou il termine la lecture de cette phrase, toutes les ombres du doute s’évanouissent.

Il croit.

Il se précipite alors chez sa mère et lui raconte la scène.

Elle exulte, elle triomphe.

Elle peut donc, maintenant, mourir.

Mais en attendant, ils se demandent, tous les deux, si, soudainement,  le tumulte de la chair et le bruit du monde faisaient silence, si les rêves, les visions imaginaires et la langue elle-même se taisaient, comme à cet instant de leur capture, de leur absorption, de leur enfouissement dans la Sagesse, ils se demandent si ce temps suspendu de pur silence, ce moment d’extase qu’ils vivent, là, à Ostie, n’est pas la préfiguration de la joie de la vie éternelle.

Accoudés à la fenêtre, et saisis d’allégresse devant leur petit jardin d’Eden, ils se parlent, bouches avides, lèvres suspendues à la Source vive qui se déverse en eux.

Et puis, brutalement, ils gémissent abandonnant, là, les balbutiements déliés de l’esprit pour retourner au vacarme des lèvres où commence et finit la parole.

Monique dit alors que ce monde avec tous ses plaisirs n’a plus aucun charme, qu’elle est comblée de savoir que maintenant son fils, Augustin, devenu enfin chrétien, méprise les satisfactions terrestres .

« Que fais-je encore ici ? » dit-elle.

Le fils a oublié la réponse qu’il lui fit.

Cinq jours plus tard, elle est clouée au lit, gagnée par la fièvre et dit à son fils de l’enterrer où il voudra, ne souhaitant plus retourner en Afrique car, pour elle, Dieu saura bien la retrouver pour la ressusciter à la fin des temps.

Au neuvième jour de sa maladie, elle meurt et Augustin lui ferme les yeux.

Le fils est ravagé de douleur, sa vie est en lambeaux, cette vie qui n’avait fait qu’une avec sa mère.

Pas une larme à la levée du corps ni devant son cadavre près du tombeau.

Il est désespéré.

Il décide alors d’aller aux bains car il a entendu dire que le mot bain vient du grec balanion, qui signifie chasser l’angoisse.

Peine perdue, son désespoir persiste.

Il s’endort. Au matin, il laisse enfin couler ses larmes et son coeur s’y vautrer

Sur elle et sur lui.

Il est seul maintenant, accoudé à la fenêtre du jardin intérieur d’Ostie, se répétant les paroles de sa mère mourante :

« Enterrez ce corps n’importe où. »

Conversion dans un jardin, conversation dans l’autre, disparition dans un troisième.

Seul l’espoir de la conversion de son fils soutenait le désir de cette mère de rester en vie .

Il se demande, lui qui n’est pas Augustin, si sa propre mère souffre de l’abandon de la foi chrétienne de son fils, de sa conversion à rebours, de son apostasie.

Celle qui bientôt va mourir et avec laquelle il n’aura pas eu de conversation délicieuse, accoudés à la fenêtre d’un jardin intérieur,

Faute de fenêtre, et d’accès à son jardin intérieur

Pas de conversation du tout.

Un ensemble de seuls.

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