Couteau

Dans le Miroir de l’âme de Lichtenberg, son aphorisme sans doute le plus célèbre :

« Un couteau sans lame auquel manque le manche »

Pourquoi provoque-t-il de la sidération chez celui qui essaie de visualiser ce surin furtif ?

Parce que, dans son effort de définition, il élimine le référent même qu’il est supposé symboliser .

Image, la plus pure qui soit, du néant car cette absence des deux éléments constitutifs de l’objet à définir (lame et manche) renvoie au blanc, au rien , à l’absence de l’objet visé : le couteau, en chair et en os.

Qu’est que pourrait-être une image du néant ?

Un couteau qui se défait dès qu’on essaie d’en déterminer les attributs.

A la question de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »

Impossible de trancher un pareille question avec un couteau auquel manquent et la lame et le manche, ce couteau de l’entendement qui, déjà, par définition, ne sert à rien pour décider de l’énigme du réel.

Le nuage est à sa course et la rose est sans pourquoi.

Aboulie de la coupure.

Comment, avec son petit cerveau de couteau-suisse, comprendre l’Univers qui, déjà, nous comprend ?

Lame de fond du froid cosmos à la lueur d’une conscience qui tremble un peu de temps et va s’éteindre sans rien comprendre de la raison d’être de sa bougie.

Ironie des Lumières qui n’auront, au mieux, éclairé, d’un obscur univers à couper au couteau, que les porteurs des flambeaux eux-mêmes.

Diderot et ses aveugles, Rousseau et ses pâtures, Voltaire et son Infâme, Sade et ses blasphèmes.

Un Kant à l’horizon, voici, finalement, où ces fines lames de l’esprit nous mènent .

Qui y croit, lui , dur comme fer, au tranchant lumineux de la raison:

« Sapere aude ! Ose penser ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voici la devise des Lumières ! »

Laissons, au lumineux firmament des astres, Kant et son opinel de la Critique de la raison pure

A ton tour, piètre penseur du phénomène, ouvre ton canif, toi, et découpe, sur le ciel étoilé, le timbre de ta précaire présence…

Laisse-s-y, tremblante, ta signature des limbes.

Et si on laisse aussi, maintenant, tomber le couteau, est-ce pour autant, qu’avec l’homme, on se plante ?

Essayons , sans flinguer le tranchant de l’aphorisme initial :

« Un homme sans l’âme, auquel manque le manche »

Ce serait alors un deuxième couteau de l’Humanité, un pâle figurant, auquel manqueraient le principe de la conscience, de la sensibilité et l’attribut de la virilité.

Autant dire qu’un tel homme, bête, insensible et impuissant est, par définition, impossible à concevoir… !

L’outil de Lichtenberg, son couteau : une soustraction d’être.

C’est, avec lui, creuser dans une mine de rien.

Et, toujours dans le Miroir de l’âme, cet aphorisme, aussi, qui traîne :

« La chambre était entièrement vide, hormis un petit rayon de soleil usagé qui gisait sur le sol. »

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