La caresse de l’Oint

Dans Totalité et Infini de Lévinas :

«  La caresse est un mode d’être du sujet, où le sujet dans le contact d’un autre va au-delà de ce contact. Le contact en tant que sensation fait partie du monde de la lumière.

Mais ce qui est caressé n’est pas touché à proprement parlé.

Ce n’est pas le velouté ou la tiédeur de cette main donnée dans le contact que cherche la caresse.

Cette recherche de la caresse en constitue l’essence par la fait que la caresse ne sait pas ce quelle cherche.

Ce « ne pas savoir », ce désordonné fondamental, en est l’essentiel.

La caresse est l’attente de cet avenir pur, sans contenu. Elle s’alimente de faims innombrables.

La caresse consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui s’échappe sans cesse de sa forme vers un avenir- jamais assez avenir- à solliciter ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore.

Elle cherche, elle fouille.

Ce n’est pas une intentionnalité de dévoilement mais de recherche : marche à l’invisible.

Dans un certain sens, elle exprime l’amour mais souffre d’une incapacité à le dire…

La caresse ne vise ni une personne ni une chose…

La caresse vise le tendre…

Le tendre désigne une manière, la manière de se tenir dans le no man’s land, entre l’être et le ne- pas- encore être… »

Elle ne sait pas ce quelle cherche, dit il.

C’est une platitude.

Cet à plat de la main, ce pas à pas sur la peau, ce détective en quête de traces.

Passer et repasser, ce rémouleur du tendre .

Elle cherche et fouille. Mais quoi ? Qu’y-a-t-il d’égaré, de perdu ?

La caresse, pince virtuelle de l’objet à retrouver..

La caresse cherche à capturer cet objet, cause du désir, qui échappe à toute prise, d’être à jamais perdu.

Main-tenant, rien.

De l’eau entre les doigts.

Tout échappe à qui, sur la peau, tente d’étreindre l’être qui, sous les draps, glisse.

La caresse est lisse qui tourne, au bord de fuite, au gré des passions, turbulences et trous d’air, pâle copie du vent sur les herbes.

La caresse, sur la carte du Tendre, cherche dans les pleins et les déliés du corps, un abri où reposer sa palme.

C’est aussi, sur la feuille, la plume tenue à l’invisible marche de son tourment, pieuvre aux multiples tentatives pour coller aux sommations d’un désir qui ne connaît pas sa raison.

D’écrire.

La caresse n’arraisonne rien, voilier sur la peau de la mer, vague et vague qui repousse à la vague l’entêtement des marées, roulis des corps dans les creux de la main, clavier d’écume.

Les seins, sous la caresse, laissent un jour, ce creux, qu’entre deux dunes, les lèvres aspirent à parcourir.

Une caresse divine, c’est dans le silence, la part obscure des amants.

Eros rejoint Psyché, la nuit, lui demandant de ne jamais chercher à voir son visage si elle veut le garder auprès d’elle. Toute la nuit, il la caresse, la quittant à l’aube. Rien ne manque au bonheur de Psyché sinon de connaître le nom et d’apercevoir les traits de son amant nocturne. Une nuit, elle allume une lampe pour percer le mystère, voir enfin celui qui l’aime à ce point. Une goutte d’huile tombe sur l’épaule d’Eros endormi qui se réveille sous la brûlure.

Furieux, le dieu païen se lève et s’enfuit.

Le Fils de l’Homme, le corps du Dieu chrétien, sensible aussi aux mains d’une femme, se lève, lui, du sommeil de la mort et sort du tombeau

Glorieux, il aperçoit Marie de Magdalena, qui ne reconnaît pas, dans ce corps irradié par la lumière de la Résurrection, celui du Nazaréen dont elle avait, jadis, parfumé les pieds avant de les caresser avec sa longue chevelure

L’oint, le Messie, dont elle avait choisi les pieds plutôt que la tête pour répandre l’huile sainte de son parfum, onction qui d’avance embaume le corps du Sauveur, anticipant sa mort, sa résurrection et son corps de gloire.

Avant les trous dans les os, par les clous sur la croix, la suavité des effleurements d’une putain qui cherche et fouille et veut, avec sa main profane, toucher à l’intouchable.

Elle seule a vu, dans le tombeau vide de Dieu, les anges qui gardent l’absence.

Après les trous, dans le matin du surgissement de Pâques, elle ne reconnaît pas le corps glorieux du Ressuscité qui se tient près de la dalle roulée du tombeau.

Elle le prend pour un jardinier.

Quand il l’appelle par son nom, elle se précipite de nouveau à ses pieds mais il se recule et lui ordonne de ne pas l’approcher :

« Noli me tangere » « Ne me touche pas ! 

Tout Dieu fût-il, le Ressuscité ne peut savoir, que dans son tableau de 1507, La Déposition de croix, le peintre Raphaël fera, de nouveau, surgir Marie de Magdala, écartant au centre de la toile, les hommes qui soutiennent le cadavre détaché de la croix pour, de sa main gauche, féminine et vivante, soulever la main de l’Homme mort, formant ainsi, avec elle, une voûte saillante, ogive des mains qui cadre et enveloppe « la masculinité » du dogme, flaccide et morte, à présent, sous le pagne de décence.

Ces deux mains, celle du mort et celle du vivant, petit toit à double pente abritant l’affirmation de l’Incarnation d’un Dieu, maintenant inerte.

Marie Madeleine sait, divinement, comment toucher les hommes, même morts, pour les ressusciter.

Elle a du tact mais, maintenant ressuscité, il l’écarte.

Le corps du Ressuscité ne doit pas être touché. Du moins par une femme car il le sera par un homme, Thomas , qui pour croire, fourrera, dans les plaies du crucifié, un doigt sceptique.

Ce n’est pourtant pas un corps immatériel, fantasmatique, ce corps revenu de la mort. Il est tangible mais ne veut pas être touché car il part vers son Père, soit l’absent, le retranché

Sa vérité de Ressuscité est dans le dérobement, le retrait. Il veut qu’on accède maintenant à sa présence réelle qui est celle de l’écart.

En théologie, on dit que le corps du ressuscité est un corps glorieux, celui qui brille de l’éclat de l’invisible .

Il lui dit qu’elle voit maintenant ce qui n’est pas présent, qu’elle touche, sans le toucher, l’intouchable, hors d’atteinte de toute caresse.

C’est un corps altéré auquel elle peut cependant se désaltérer sans y poser ses lèvres profanes.

Un parfum d’éternité, une odeur de sainteté, en quelque sorte, s’exhalent de ce corps interdit au toucher.

Dans l’extase du sensible, elle s’efforce de passer au-delà, de gagner la sphère de l’intouchable, le sacré.

La foi, c’est, sans y toucher, voir et entendre ce qui échappe au tangible.

Elle croit à cette voix d’outre-tombe qui dit son nom, cette voix qui ne s’adresse qu’à elle.

Il se dit que, pour une foi, il aimerait que cette femme l’appelle, lui, à la manière, dont elle a été bouleversée, quand Il l’a appelée, elle, par son nom

Cette femme de mauvaise vie qui était au parfum du désir des hommes, aux pieds du délire d’un Dieu.

Caresser l’espoir d’être retourné par une femme, qui, lorsqu’elle l’appellerait par son nom, aurait à la bouche, le soulèvement d’un Dieu, son enthousiasme.

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