Thalès rêveur

Dans le Théétète de Platon, Socrate raconte la légende qui court sur Thalès, légende selon laquelle le philosophe qui observait les astres en marchant tomba dans un puits car il avait les yeux rivés au ciel.

Ce n’était certes pas pour une quête de l’au-delà, lui qui, après un temps de réflexion, rétorqua au roi Crésus lui demandant ce qu’il pensait des dieux :

« Rien »dit-il.

Telle fut la réponse de l’astronome et mathématicien, premier découvreur de l’éclipse du soleil.

Et de celle des dieux, semble-t-il.

Après sa chute dans le trou d’eau, la servante de Thrace qui l’accompagnait se moqua de lui en lui disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel mais qu’il ne prenait pas garde à ce qui était là, devant lui, à ses pieds.

La même plaisanterie vaut pour tous ceux qui passent leur vie à philosopher…

Montaigne dira, plus tard, que philosopher, c’est apprendre à mourir.

De rire, suivant la Thrace du philosophe, qui raille cet hurluberlu de Thalès, la tête dans les étoiles et les pieds dans le trou.

Comme la tombée de la nuit, la tombée de Thalès : sans intention mais inéluctable

Pauvre Thalès, lui qui voit dans l’eau la matrice de toute chose, le voici qui barbote dedans, sous les quolibets d’un puits d’ignorance , sa Thrace!

Montaigne encore, qui, dans Essais II, XXII, reprend l’anecdote de la chute de Thalès et fait de la garce Thrace l’avocate de la connaissance et du souci de soi, même si ces vertus sont aussi aussi difficiles à atteindre, sinon plus, que la connaissance des astres.

« Je sais bon gré à la garce milésienne qui voyant le philosophe Thalès s’amuser continuellement à la contemplation de la voûte céleste et tenir toujours les yeux contremont, lui mit en son passage quelque chose à le faire broncher pour l’avertir qu’il serait temps d’amuser son pensement aux choses qui étaient dans les nues quand il aurait pourvu à celles qui étaient à ses pieds : elle lui conseillait certes bien de regarder vers soi qu’au ciel. »

Montaigne, toujours, dans le chapitre VI du Livre II des Essais, chute lui aussi, non pas dans un puits mais de son petit cheval en ses terres de Dordogne.

Il est jeté , cul par dessus tête, par « un puissant rouquin qui avait la bouche désespérée »,  cheval fou que l’un de ses serviteurs avait lancé au galop.

Sujet désarçonné, dans tous les sens du terme, le philosophe perd ses rênes et sa maîtrise et, dans cet état comateux entre la vie et la mort, va découvrir, avec plaisir, que la Vie déborde le champ étroit de sa conscience réflexive.

Sujet freudien avant l’heure, dont le moi n’est pas le maître dans sa propre maison, il va constater qu’« il y a plusieurs mouvements en nous qui ne partent pas de notre ordonnance » et « s’épiant de près », il va obtenir, dans cet examen de soi, une connaissance de ses « profondeurs et replis internes »

Ainsi, ce sujet singulier, jeté bas de sa monture,«n’ayant ni mouvement ni sentiment non plus que souche » approche, à travers ses défaillances et ses faiblesses,« la nihilité de l’humaine condition . »

Tomber dans un puits, être désarçonné, se faire renverser par un chien : autant de faux-pas qui arrachent le philosophe au ciel des Idées et, dans l’après coup de la chute, le conduisent à construire un savoir nouveau sur lui et sur la condition humaine.

C’est au tour de Jean-Jacques, en effet, de faire l’expérience de la culbute au cour d’une promenade rêveuse et mélancolique tout au long de la rue du Chemin Vert en direction de Ménilmontant.

Méditant sur le temps qui passe, les yeux perdus dans ce ciel d’automne du 2 Octobre 1776, il est brusquement renversé et projeté en l’air par un immense chien danois, lancé à toute vitesse et qui vient le heurter en pleine course.

Comme Montaigne, il disparaît, s’absente de son moi encombré :

« Je ne ressentis ni le coup, ni la chute ni rien jusqu’au moment où je revins à moi »

Double enseignement pour Rousseau :

D’abord une expérience extatique de communion avec la nature, son moi, en expansion, se confondant avec les éléments du cosmos :

« La nuits s’avançait. J’aperçus le ciel , quelques étoiles et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux… »

Et surtout, la sédation de son délire de persécution, car ayant maintenant la certitude d’avoir répondu au vœu de mort de ses ennemis, il se sent désormais hors d’atteinte des méchants, prêt à faire face à ses calomniateurs qui continueront, sans doute, à diffamer sa mémoire mais, cette fois, sans pouvoir le renverser car la chose est arrivée.

Double révolution qu’il doit au danois frénétique : culbute miraculeuse qui le fait jouir de tous les pores de son corps meurtri et assure son esprit d’une lucidité à toute épreuve.

Sans doute, le mot chien n’aboie pas mais une masse rugissante de chair et d’os, boulet vivant de catapulte canine reçu en pleine poitrine, augmente considérablement le poids du concept: le bénéficiaire d’une telle rencontre sait alors vraiment ce qu’est un chien!

Autre philosophe dans les nuages à qui un accident de voiture, cette fois- ci, chamboulera la position sur la mort. Renversé par un taxi, en juillet 1978 , à la sortie de son domicile, rue de Vaugirard, Michel Foucault dira de cet accident qu’il reste l’un des meilleurs souvenirs de sa vie .

Moment sans égal d’intensification de la vie, extase associée à l’impression imminente de la mort. Expérience de l’excès qui lui permet d’affirmer, qu’à l’égal de certaines drogues ou d’expériences sexuelles intenses, la mort peut être vécue comme une over-dose de plaisir.

« Le Bleu du ciel », en quelque sorte, Bataille sur le trottoir.

Roland Barthes, lui, n’aura pas le temps d’apprécier les joies de la disparition car, renversé le 25 mars 1980, par une camionnette d’une entreprise de blanchisserie devant le Collège de France, il mourra le lendemain à l’hôpital.

Sémiologie funèbre du linge, blanc sur la mort, linceul.

Ainsi, tous sur la trace de Thalès, les philosophe au trou, à la chute, au renversement, à l’accident, coupables d’avoir voulu scruter le ciel des idées en place du sensible immédiat.

Mais renversés, tenus pour morts, ou mort, tous transformés, les tombés, tous devenus autres par leur rencontre brutale avec le ciel inversé du concept, le soudain du sol, le réel.

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