La canine du président Washington

Quand George Washington devint le premier président des USA, en 1789, il ne possédait plus qu’une seule dent d’origine, une canine inférieure qu’il avait réussi à protéger des ravages de la saccharose . Révolution de palais, toutes les autres étaient tombées sous les coups de butoir de la canne à sucre. Il avait à sa disposition plusieurs dentiers qui lui déformaient la mâchoire et lui causaient d’atroces douleurs. Seule la teinture d’opium, le laudanum, l’apaisait dont il est dit que le mot provient d’une forme barbare du latin laudare: louer, bénir, encenser. Le pavot blanc flattait donc sa bouche endeuillée et meurtrie.

Le docteur Greenwood lui confectionna une prothèse en ivoire d’hippopotame, ornée de dents de vache, d’âne et de dents d’esclaves, tenue aux os par des fils d’or et des vis de laiton: machinerie animale, ménagerie en bouche pour la voix de l’Amérique. Des ressorts bruyants ouvraient et fermaient ce dispositif d’automate. Le dentiste avait prévu , dans la prothèse inférieure, un trou, pour laisser, en cas de chute, passer la canine orpheline. Georges Washington ne mâchait pas ses mots et ne souriait jamais.

Autre figure sombre, sur un autre continent, celui de l’inconscient, le Viennois Sigmund Freud. Atteint d’un cancer de la mâchoire supérieure, il passa les seize dernières années de sa vie, la bouche envahie par « le monstre », cette prothèse, sans cesse remaniée au cours de trente trois interventions chirurgicales, corps étranger qui le faisait, lui-aussi, terriblement souffrir. S’il la gardait trop longtemps, elle le blessait; s’il l’enlevait pour une trop longue période, elle risquait de se déformer et d’être inutilisable. Pour atténuer ses douleurs, pas de recours à la cocaïne de sa jeunesse ni aux opiacés, chers au président américain. Il restera fidèle, jusqu’à la fin, aux vertus dormitives du tabac, responsable, très certainement, de la tumeur de son palais. Le seul recours à l’opium sera l’injection de morphine que son médecin, Max Schur, lui administrera, comme convenu, au moment de mourir.

Sigmund Freud ne parlait presque jamais, la bouche prise dans les fers. Sa chienne, au pied du divan, donnait, en s’étirant, le signal de la fin de la séance. Elle finira aussi, en août 39, par s’éloigner de lui, le cœur soulevé par l’odeur pestilentielle qui se dégageait de la plaie ouverte dans la joue et du maxillaire qui commençait à pourrir. Trop malade pour parler,Freud écrira : « Mon univers est ce qu’il était auparavant : un petit îlot de souffrance nageant sur un océan d’indifférence. »

Un autre président américain, T.W Wilson, le vingt-huitième du rang, aura les honneurs de la sagacité freudienne. En effet, au début des années trente, l’inventeur de la psychanalyse dressera, en collaboration avec le diplomate William Bullit , le Portrait Psychologique de cet homme politique qui se disait en communication directe avec Dieu. Portrait à charge d‘un dévot aliéné, d’un idéaliste pitoyable, d’un menteur instable, d’un criminel fanatique, selon les termes de Freud lui-même.

La mâchoire arrimée à ses fers ne tremble pas et la dent est dure quand il s’agit de scruter, dans les délires d’un président, les effets nauséeux de l’opium du peuple.

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