Mistigri et les suppôts de Sade

On dit du chat qu’il a neuf vies. Plusieurs légendes sont à l’origine de cette affirmation. L’une d’elles, merveilleuse, vient de la tradition hindouiste et l’explique ainsi. Un vieux matou, très bon en mathématiques mais aussi très paresseux, somnolait à l’entrée d’un temple, ouvrant de temps en temps, un œil, pour compter les mouches du voisinage, et, vite fatigué de ses calculs, replongeait aussitôt dans sa torpeur. Shiva vint à passer par là. Saisi par la grâce naturelle que le félin avait su conserver, en dépit d’un embonpoint, rétif à toute soustraction alimentaire, le Seigneur des Mondes apostropha le savant mistigri, encore plongé dans un sommeil, peuplé de formules algorithmiques et de souris isocèles.

Il lui demanda ce qu’il savait faire. Le vieux chat lui répondit qu’il pouvait compter jusqu’à l’infini. Le prenant au mot, ou plus exactement au chiffre, Shiva lui demanda de s’exécuter- suicide arithmétique- pour voir s’il disait vrai. Après maints bâillements intempestifs, le matou s’élança et, arrivé au chiffre quatre, il était déjà à moitié endormi ! A neuf, il ronflait profondément . Ayant observé qu’il pouvait compter jusqu’à neuf, le grand Shiva lui accorda neuf vies. Voilà donc la raison des renaissances successives et de la longévité de nos chats de gouttière. Cependant, le Danseur Cosmique, le Seigneur des Mondes, qui était aussi philosophe, réfléchit profondément à cette anecdote et en vint à la conclusion que le chat calculateur, qui avait prétendu pouvoir compter jusqu’à l’infini et s’était finalement arrêté à neuf, puis s’était endormi, ce chat, donc, pouvait, après ses neuf vies, aspirer à l’accession directe à la Félicité Suprême .

En effet, le sommeil, sans nom, sans formes et sans pensées, n’est-il pas une fidèle préfiguration de l’Infini ?

Ce dont on ne peut rien dire, – le sans nom, le sans pensées – ce dont on ne peut faire image -le sans formes,- n’est-ce pas une autre appellation de la mort ?

A bon chat, bon rat ! Sur l’axe du néant, stricte égalité entre l’infini et la mort. Félicité Suprême, pour les dévots de Shiva et, malicieusement aussi, pour les suppôts de Sade!

Dans Histoire de Juliette, le Divin Marquis fait dire à Mme Delbène que les deux états de l’avant-naissance et de l’après-mort sont parfaitement équivalents en termes de jouissance et de souffrance : nuls dans les deux cas. Aucune raison donc d’éprouver de l’angoisse à l’idée de la disparition dans l’infini du néant : « Eh !Juliette, la certitude de n’être pas toujours est-elle plus désespérante que celle de n’avoir pas toujours été ? »

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