L’Adam dur

L’homme étant proie au langage peut échapper à la gueule d’acier qui  broie la patte du loup pris au piège mais, dès qu’il parle, l’homme, en son palais, s’étrangle avec la langue qui le prend au collet.

Il est saisi par les mots qui, le long de sa gorge, dévalent, fourmilière où se croisent , sans cesse, ces ouvrières du sens qui , poussées à tâtons par le déterminisme aveugle de leur charge symbolique, échafaudent, pour la galerie, l’image d’un moi piégé, pendu à l’antienne de sa propre voix, et seul.

Si , comme le dit un proverbe indien, la rosée est une inondation pour la fourmi, le langage est, pour l’homme, un ras de marée le dévastant à tout instant, sans la moindre cache pour le mettre à l’abri des trombes verbales qui déferlent sur lui et battent à ses tympans, mer du ravage et de la ruine, grondement intempérant qui sonne, vorace, comme une sommation au repli sur le silence de l’innocence animale, terre à jamais inaccessible et vaine.

Dieu a eu l’Adam dur avec l’homme, créature si mal bricolée à l’image de son Créateur qui lui infligea, en plus de l’aptitude à la parole, le pouvoir de donner des noms aux bestiaux de la terre, à tous les oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages.

Ainsi le fauve taciturne se déplace dans la savane sous la robe tachetée du tigre et le rapace de haut vol se range sous la voilure de l’épervier, formes muettes et mouvantes de la vie qui ignorent jusqu’aux noms qui les portent.

L’homme, instituteur de toutes choses, récolte les fruits de la démesure verbale, à lui infligée à l’origine, et pâtit maintenant, à chaque instant, de la lâcheté de Dieu qui, loin de poursuivre jusqu’au bout son oeuvre de création, abandonna à sa créature humaine le  privilège de la nomination.

Le verbe est dans le fruit, et l’homme, pauvre pomme, rongée jusqu’au trognon par un vers parasite qui le cause, l’homme, le fils d ‘Adam donc,  le pèle et l’épelle, ce fruit, non défendu, jusqu’à rendre désirable, chez lui, le ciel, hélas impossible, d’un Eden de recours: le silence  des bêtes.

Amare

Amare, de la latine, donne, en bout de chaîne aimer, en français. Les amarres ne doivent rien à l’ancrage étymologique du verbe amare, mais l’aimée, quand elle le largue, laisse à l’eau aller les larmes de celui dont elle ne veut plus qu’il tienne au quai de son coeur. Ferre l’amour, si tu le peux, quand l’abîme de l’abandon t’aspire à sa malédiction! Dans son De natura rerum, le poète latin Lucrèce évoque, les pieds sur le rivage, le bonheur sûr d’être au sol quand, sur la mer, l’esquif emporté par les flots laisse aux vagues des bras qui battent en vain  à la recherche d’un appui. Les corps d’âge, dans les liens défaits de la vieillesse, filent, uns, sans attaches sur la jetée nue. A marée, la basse, amare, quand, à l’infini, le sable humide cherche sa mer dont les plis vagues et les creux laissent au loin entendre le nécessaire retour, le largué cherche aussi celle  qui dans les lames, file déjà au large, le regard sur les flots traînant l’amure de la voile, et, dans son sillage, une écoute qui bat, glissement humide du dernier adieu à l’attachement.

Rester sur son Kant à soi

Tribu errante dans le monde des phénomènes, ma perception. Impossible de sortir de moi pour voir comment serait le fleuve indépendamment de la vision que j’en ai. Seine qui, horde moi, coule aussi dans les yeux des autres, scène dont toute prunelle manque à saisir la basse-fosse qui la roule. Si je forme, dans l’espace, l’image de l’eau que je perçois, je ne forme pas l’espace qui me permet sa  conception. Si je mesure, dans le temps, les pas qui me séparent de la rive, je ne crée pas le temps qui m’autorise ce calcul. On peut faire table rase de tout ce qui occupe l’espace mais l’espace lui-même résiste à la razzia. On peut effacer tous les souvenirs de la mémoire, mais on ne peut faire disparaître le temps même de leur disparition. Espace, temps: petite besace à double fond pour le pélerin du quant à soi.