Balise

La distraction du marin: oublier sa balise sur le quai.

Partir à l’aveugle sans point de repère. Ironie de l’écriture qui part de balise comme point de mouillage, première donnée de navigation sur la mer des mots.

C’est aussi partir à l’aventure sur les eaux du langage dont on ne sait quelle vague viendra soulever, un moment, un bout de voix, une trouvaille venue des fonds que la marée des mots, sans cesse, remue.

La balise, fruit du balisier, plante des Tropiques.

On dit aussi canna, son nom scientifique 

Le Lucifer est un canna nain aux fleurs rouges, plante flamboyante

Aux Noces de Cana, pas d’enfer luxuriant mais, quand même du rouge, l’eau changée en vin : Jésus liquide l’affaire par un miracle.

Défaire sa balise: se débarrasser des points de repère, ignorer la voie à suivre et les obstacles à éviter, ne pas chercher des yeux le dispositif de signalisation .

Ce serait quoi, ses fixes, à lui ? Ils sont tous plus ou moins tombés à l’eau, pense-t-il.

La-haut, tout là- haut, le muezzin qui, dans le petit matin de son minaret, s’égosille à tout va : balise aérienne, voie dans le ciel, chenal pour se laisser conduire par le Coran.

Avoir des balises sous les yeux : fatigue du regard qui ne peut s’égarer, prendre la poudre d’escampette, changer de couloir .

Le pape a la Croix pour horizon et le Ciel comme cap pour sa flotte vaticane. Ce sont ses balises, ses rails. Pas question, pour lui, d’avoir un regard louche, comme dirait Descartes, de lorgner sur des espaces vierges de toute semence biblique.

Et si un jour, se levant de sa couche de soie, le Souverain Pontife voyait, comme Max Jacob, à Montparnasse, le 22 septembre 1909, apparaître un ange sur le mur de sa chambre ?

Un ange, sans ailes, avec, disons, la tête de Schopenhauer, traînant son caniche blanc au bout de sa laisse et lui révélant, à ce pontife, telle une annonciation, qu’en fait, l’univers n’est qu’une Volonté aveugle, privée de toute balise, le Vouloir-Vivre filant, sans cause, à la reproduction incessante du Même.

Le vieil Arthur le dit : « La vie est est une affaire dont le revenu est loin de couvrir les frais… »

Et il prend l’exemple de la taupe :

«  Creuser avec difficulté au moyen de ses pattes énormes en forme de palettes, telle est l’occupation de toute sa vie ; une nuit constante l’environne ; elle n’a ses yeux embryonnaires que pour fuir la lumière…Que lui vaut cette existence si riche en peines, si pauvre en joies ? La nourriture et l’accouplement, c’est à dire rien de plus que les moyens de poursuivre la même triste carrière et de la recommencer, dans un nouvel individu.

De tels exemples sont la preuve frappante qu’entre les fatigues et les tourments de la vie et le produit ou le gain qu’on en retire, il n’y a aucune proportion… »

La taupe du Vatican, – sans le bénéfice, au moins supposé, de l’accouplement -, croit, elle, que l’extrémité de la galerie quelle fouit de ses pattes immaculées et blanches  débouche sur le Ciel lumineux de la Résurrection !

La balise de la Vie Eternelle au fond du trou !

Baliser : avoir peur. Etrange paradoxe d’un verbe qui associe la crainte avec la sécurité de la signalisation et la prévention de l’obstacle.

Comme s’il était inquiétant de se déplacer en terrain sûr, de ne pas redouter le danger.

 Entre balise et valise permutation d’une consonne et le sens se fait la malle du point de repère au contenant du voyage.

C’est rassurant d’avoir au pied sa valise : memento de soi à portée de main .

Il se souvient de La Valise de Ponge et ne résiste pas à en ouvrir le couvercle :

« Ma valise m’accompagne au massif de la Vanoise, et déjà ses nickels brillent et son cuir épais embaume. Je l’empaume, je lui flatte le dos, l’encolure et le plat. Car ce coffre comme un livre plein d’un trésor de plis blancs : ma vêture singulière, ma lecture familière et mon plus simple attirail, oui, ce coffre comme un livre est aussi comme un cheval, fidèle contre mes jambes, que je selle, je harnache, pose sur un petit banc, selle et bride, bride et sangle ou dessangle dans la chambre de l’hôtel proverbial.

Oui, au voyageur moderne sa valise en somme reste comme un reste de cheval. »

Qu’aurait fait Francis Ponge avec, partant pour la Vanoise, une valise de détresse sous les yeux ?

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