Un four banal

Banal, qui concerne, se rapporte, appartient au ban.

Au Moyen-Age, le ban est un droit de fief par lequel le suzerain contraint, contre redevance, ses sujets à utiliser son four, son pressoir, son moulin.

Four banal.

Le dirait-t-on maintenant à propos de l’échec d’une exhibition, d’un spectacle ?

Il a fait un four banal.

Le ban, c’est aussi la proclamation publique d’une nouvelle, portée à la connaissance de tous.

Dans les deux cas de la définition, c’est le caractère commun, universel, qui apparaît. Tous peuvent utiliser les biens du seigneur

Tout le monde doit être informé.

Est banal, donc, ce qui est à la portée de tous, ce qui n’est pas singulier, remarquable, rare, exceptionnel : un compliment banal, un prétexte banal.

Et voilà – ce n’est pas banal– Eichmann, ce responsable nazi du Bureau IV B4 de l’Office Central de sécurité du Troisième Reich en charge de l’application de la Solution Finale.

Personnage falot, petit poisson transi dans son bocal de verre lors de son procès à Jérusalem, le 11 Avril 1961.

Hannah Arendt, en tant qu’envoyée spéciale du New Yorker, est chargée de rendre compte du procès.

Elle observe alors, stupéfaite, l’écart considérable qui existe entre un accusé qui ne cesse de proclamer que la haine n’est en rien le moteur de son action et la défense qui veut en faire un emblème de monstruosité.

C’est en prenant conscience de ce malentendu qu’elle invente le concept de la banalité du mal.

A l’encontre de Kant qui postule un mal radical, Annah Arendt soutient que le mal absolu, extrême, qui organisait les actes d’Eichmann ne peut être qualifié de radical car il est en effet impossible de remonter aux racines des intentions ou des raisons du tortionnaire nazi car elle lui faisaient, tout simplement, défaut.

En effet, Eichmann ne pense pas.

Ni pervers, ni diabolique, il applique seulement la loi et met en œuvre les actions considérées comme légales.

C’est une mécanique désertée de ses affects qui ne prend aucun plaisir à envoyer à la mort .

Il fait seulement son travail avec le seul souci de le faire à la perfection,se conformant aux ordres qui auraient, en eux-mêmes, leur sens et leur justification.

Il démissionne de toute responsabilité, refuse d’interpréter, d’évaluer, par lui-même, ce qu’on lui demande d‘exécuter et de porter un jugement sur l’intention de ses propres actes. 

Applicateur zélé des directives sans jamais être en contact avec les horreurs des conséquences de ses gestes.

Nature technique et administrative d’un travail quotidien dont les victimes étaient des colis.

Il fallait organiser rationnellement le flux de ces colis.

Listes, horaires des transports, taches techniques de coordination qui s’évaluent en termes de rendement et non en vertu des conséquences humaines et morales.

Pour Arendt, la banalité du mal apparaît avec d’autant plus de netteté que la distance entre la conscience tranquille du tortionnaire et l’atrocité des actes commis par lui est grand.

Ce criminel de guerre se présente donc comme un citoyen respectueux de la loi. Il déclara , un jour, qu’il avait vécu toute sa vie selon les principes moraux de Kant !

Selon la définition que le philosophe donne du devoir.

A une demande de précision de la défense, Eichmann répondit que le principe de sa volonté devait toujours être tel qu’il puisse devenir le principe de lois générales…

Reprise bancale de la dimension universelle de l’impératif catégorique de Kant, signifiant seulement , ici, que le motif de ses actes devait s’identifier à celui du législateur ou des lois du pays !

Que sa pensée devait être, en miroir, celle de l’État qui ordonne.

Dans la banalité du mal, la pensée est anesthésiée.

La pensée, cet écart entre soi et soi, qui permet de porter un jugement de valeur morale sur ses actes.

Le Furhër aurait demandé à Eichman d’exécuter ses propres parents, il l’aurait fait, au nom de l’impératif catégorique de la volonté du Chef.

Il n’y a pas de mal radical chez ce fonctionnaire nazi dans la mesure où sa conscience n’est pas capable de se déterminer pour le Mal.

Il n’entend pas, en lui, la voix de la conscience morale qui lui permettrait de distinguer entre le Bien et le Mal. 

Il ne cherche pas à biaiser avec elle, se trouver des excuses.

Esquive de la responsabilité. Système de la bonne conscience : autre nom d’une conscience qui s’ignore comme telle.

Il répond aux ordres qui sont sa conscience.

Il ne pense pas. Il exécute.

Ainsi, à partir du ban du Moyen -Age, -droit d’utilisation du four du suzerain- en arrive-t-on à la banalité du mal chez Eichmann .

En fait, on n’aura jamais quitté le four.

Cendres du festin des hommes, d’un côté , et de l’autre, pulvérulence du destin d’un Peuple.

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