Rabbin de bibliothèque

C’est un pharisien du huitième arrondissement qui me rachète ma bibliothèque, et je pleure . Il voulait, dit-il, un meuble beau et peu coûteux pour recueillir les livres précieux du Talmud. Pour cela, il a prié et est tombé sur mon annonce. Dieu a donc réalisé son vœu . Il est venu de la Capitale avec sa camionnette de location et y a rassemblé les membres épars de ma crypte, les colonnes de mon temple à moi, pour les transférer dans sa synagogue de salon. Mais il ne sait pas que je lui ai vendu une bibliothèque contaminée dont le venin va, peu à peu, s’infiltrer dans les commentaires des rabbis de tous poils allongés négligemment sur les rayons dorés de mon tabernacle en merisier. Chaque étagère est, à elle seule, une colonie de terme-mythes. Freud, son collègue en calotte athée, déjà, s’amuse à placer son Avenir d’une Illusion dans les paraboles de La Aggada  et à glisser son Moïse et le monothéisme,ce brûlot qui dépossède un peuple du plus grand de ses fils -, dans La Halakha, la Loi juive. Sade et sa Philosophie dans le boudoir saccage les six ordres de La Mishna : les lois relatives à l’abattage, aux objets sacrés, aux rituels sur la pureté et l’impureté, à la fidélité conjugale sont broyées dans le maelstrom de la seule force de la Nature qui ignore les accommodements des pieux avec la violence de leurs pulsions. Le spectre de Diderot circule sur toutes les étagères, saute d’une planche à l’autre, déposant , ici, entre les pages de La Guemara, quelques feuilles bien vivaces de sa Promenade du sceptique, laissant, là, à la sagacité des théologiens du Talmud, quelques lignes oubliées de son Supplément aux Pensées philosophiques : «  Si je renonce à ma raison, je n’ai plus de guide…Egaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n’ai qu’une petite lumière pour me conduire. Survient un inconnu qui me dit : « Mon ami, souffle la chandelle pour mieux trouver ton chemin ». Cet inconnu est un théologien. » Et Ponge, le malicieux, a laissé quelques feuillets du Parti pris des choses s’infiltrer dans les commentaires infinis de l’Ecriture : son midrash , son exégèse à lui, son interprétation, porte sur le savon, le galet, la mousse, le pain, le cageot, la pluie, l’escargot, autant d’objets triviaux dont il veut faire table rase de tout savoir antérieur pour les laisser apparaître dans leur pure essence d’objet d’écriture, le matérialisme appliqué à la lettre. Pas le parti pris du sens , indéfiniment répété dans la glose sur le texte sacré de la Torah, mais la volonté délibérée de faire entendre la muette supplication des choses. Effet garanti de sidération quand le rabbin, appliqué à son commentaire d’un commentaire d’un commentaire d’un bout d’Esther ou d’Isaïe, verra surgir, sous ses yeux hallucinés, le monde opiniâtrement clos de l’huître, rétif à toute interprétation. Tous les rayonnages du meuble, maintenant disparu, sont imprégnés des sucres lents de mes livres fétiches et sont réservés, dorénavant, à la déconstruction et à la décomposition des sacrés volumes qui voudront y trouver abri. Puisse Dieu, dans sa grande clémence, entendre ma prière et l’exaucer !

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