Trop de beauté tue

La beauté sera convulsive ou ne sera pas, conclut André Breton à la fin de Nadja, son récit autobiographique. Stendhal sera, par anticipation, l’apôtre brûlant de ce credo surréaliste. Dans le compte rendu de son voyage en Italie, il rapporte les sensations qu’il a éprouvées lors de son séjour à Florence, en 1817. En sortant de la basilique Santa Croce, il est pris de vertige, asphyxié par l’angoisse et, le cœur battant, foudroyé par la contemplation de trop de beauté, réunie en un seul lieu. Quel détail devant les tombes de Michel-Ange, de Machiavel ou de Galilée, quel fragment sur les fresques de Volterrano, ont fait mouche, en lui, pour ramener à la surface ce qui devait rester enfoui? La tête renversée vers la coupole, voit-il, se mêlant à la grandeur des morts, l’ombre interne d’Angela Pietragrua, son italienne bien-aimée, apparaître dans la tendre féminité des Sibyllles, représentées sur la voute de la chapelle, quand la décharge intense de l’extase esthétique anéantit son corps et trouble à ce point son âme? Il lui faudra, pour reprendre ses esprits, sortir en toute hâte de la basilique et, assis sur un banc, se jeter dans Les Tombeaux, ce poème d’Ugo Foscolo dont la lecture lui donne, cette fois, le réconfort, l’apaisement et la modestie légère de la mort anonyme  que lui refusaient les sépultures somptueuses et écrasantes des génies étendus à jamais sous les dalles de Santa Croce :  « Quelle compensation à la perte de mes jours une pierre pourra-t-elle apporter qui distinguerait mes ossements des ossements innombrables que la mort sème à travers terres et mers ?» Qui, désormais, succombera à l’inflation du beau, sera épinglé du syndrome de Stendhal : tachycardie, sueurs, anxiété, déréalisation, sentiment de persécution, hallucinations…Ce sera, plus tard, également le cas de Freud qui, devant le Moïse de Michel-Ange, se sentira violemment empoigné par l’inquiétante étrangeté de cette statue, incapable de penser la raison de son émotion ni la puissance de ce qui l’étreint. Trop de beauté tue, beau têtu : obstination de la folie du voir.

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